LEÇON N°1 : LA PHÉNOMÉNOLOGIE 

   

 1.1 La définition du phénomène (ou phanéron) selon C. S. Peirce est la suivante :

 le phénomène ou phaneron c'est la totalité collective de tout ce qui, de quelque manière et en quelque sens que ce soit, est présent à l'esprit, sans considérer aucunement si cela correspond à quelque chose de réel ou non." [CP, 1-284]. C'est encore "le contenu total d'une conscience"[MS 908].

1.2 Les ingrédients des phénomènes.

1.2.1 Une remarque préalable : j'ai choisi de parler des "ingrédients" des phénomènes et non des "éléments" comme on le fait habituellement. D'ailleurs c'est ce que fait Peirce et ce n'est pas anodin. La raison en est que je souhaite bénéficier pleinement de l'analogie avec les combinaisons chimiques  et aussi pour éviter la confusion avec les "parties" d'un ensemble qui introduisent l'idée –fausse en la circonstance- de partition sans combinaison. En effet dans le phanéron, contrairement au composé chimique, on peut accéder directement aux "ingrédients" par simple observation. On peut voir directement dans la célèbre couverture de Paris Match "Nègre saluant le drapeau français" analysée par Barthes dans ses "Eléments de  sémiologie", à la fois le signe global "l'impérialité française" et aussi le signe d'africanité (la personne) ainsi que le signe de "militarité française" (l'uniforme) qui le constituent, tandis que la simple observation du sel de cuisine ne révèle ni le sodium ni le chlore qui sont ses composants. La présence à l'esprit de l'impérialité française ne résulte pas de la simple juxtaposition d'un africain et d'un uniforme mais d'une combinaison particulière. Cette combinaison, tout esprit qui a été formé par des expériences préalables de l'un et l'autre ingrédients, expériences qui se résument à reconnaître un africain, reconnaître un uniforme de l'armée française, jointes à un savoir selon lequel la France a été (est encore au moment de la parution de l'hebdomadaire) une puissance coloniale en Afrique.

1.2.2 Le présupposé est donc le suivant : les parties observables dans un phanéron sont des ingrédients combinés par certaines relations grâce auxquelles ils sont solidarisés. On peut imager le concept phanéron comme un conglomérat "d'atomes crochus" de valences diverses, chaque "atome" étant un ingrédient d'où partent un certain nombre de liens pourvus chacun d'un connecteur à son extrémité. L'ensemble des  ingrédients tient ensemble grâce à ces connecteurs et forme une "molécule".

 1.2.3 Un court raisonnement emprunté à Peirce ( MS 908 ) pousse à l'acceptation de ce présupposé : s'il n'y avait pas d'ingrédients dans au moins un phanéron l'univers tout entier serait présent à tout esprit comme une monade : l'univers serait, par exemple,  monocolore rouge et c'est tout ; donc il y a au moins un phanéron avec au moins deux ingrédients ; alors il y a au moins une relation triadique (car l'union des deux ingrédients est dans le phanéron) et s'il y a une relation triadique alors il y a des relations n-adiques (n quelconque) puisque la combinaison de relations triadiques permet de construire des relations n-adiques de tout ordre. .

On peut donc envisager tous les degrés possibles de complexité relationnelle pour les phanérons.

1.3 L'universalité des catégories des ingrédients des phénomènes (catégories phanéroscopiques).

1.3.1 La combinatoire des ingrédients du phanéron est donc une structure polyadique  ( appelée structure relationnelle). En conséquence on pourrait d'ores et déjà catégoriser les phanérons à l'aide d'une infinité dénombrable de catégories associées chacune à une relation n-adique élémentaire  correspondant à un ingrédient unique pourvu de n liens (des "atomes" de valence n )[1].

1.3.2 Cependant un théorème d'algèbre relationnelle permet de réduire cette infinité dénombrable à une courte liste de trois catégories. Le théorème de réduction triadique a été démontré par le logicien Herzberger en 1981 dans un cadre théorique particulier (calcul des relations) et par mes soins en 1989 dans le cadre de l'algèbre relationnelle, mieux adapté à mon propos. On le retrouve en 1991 sous la plume du logicien Robert Burch [2].

En voici l'énoncé brut :

'' Toute relation n-adique peut être décomposée en un produit relatif de relations au plus triadiques".

Bien qu'il n'en ait pas donné une preuve formelle Peirce en a fait le constat :

"Et l'analyse montrera que toute relation tétradique, pentadique ou de n'importe quel nombre plus grand de corrélations n'est pas autre chose qu'un composé de relations triadiques. Il n'est par conséquent pas surprenant de trouver qu'en dehors des trois éléments de Priméité, Secondéité et Tiercéité, il n'y a rien d'autre à trouver dans les phénomènes." ( CP 1.347 )

Effectuer un produit relatif de deux relations c'est construire une nouvelle relation par connexion de deux ou plusieurs connecteurs appartenant à chacune des relations constitutives du produit. On peut aussi imager la notion en parlant de "bouts libres", le nombre de bouts libres d'une relation ( "l'adicité" de la valence ou "l'arité" de la relation) étant le nombre de connecteurs disponibles pour la combinaison avec d'autres relations.

1.3.3 Quelques exemples :


-   relation monadique :       

                1 bout libre

-   relation dyadique :   

           2 bouts libres

-          relation tradique :     

           3 bouts libres

- relation tétradique :

                      4 bouts libres

 -      quelques produits relatifs :

de deux dyades :

               

         on obtient 2 bouts libres soit une nouvelle dyade

d'une triade et d'une dyade ayant deux bouts en commun:

         

         il reste un 1 bout libre soit une monade

de deux triades :

          

          il reste 2 bouts libres soit une dyade

encore avec deux triades :

                

         il reste 4 bouts libres soit une tétrade

On voit bien sur ces exemples simples combien la combinatoire peut devenir explosive et atteindre tout niveau fini de complexité relationnelle.

1.4 Quelles conséquences pour la phanéroscopie ?

1.4.1 L'ensemble des ingrédients d'un phanéron est donc constitué en totalité collective, solidarisé, par une famille de relations n-adiques descriptibles chacune en termes de combinaison de monades, dyades ou triades indécomposables. Autrement dit la structure formelle de tout phaneron peut être recomposée à partir de triades, dyade et monades. Il suffira d'indiquer la combinatoire qui permet de le reconstruire à partir de ces ingrédients formels primitifs. L'analogie avec les combinaisons chimiques est évidente et peut être poursuivie en associant au phanéron la notion de molécule car si combiner des relations c'est connecter des bouts libres, en chimie c'est mettre un électron en commun afin de former un composé stable, c'est-à-dire qui ne peut plus acquérir d'électron ni en céder sauf  conditions exceptionnelles.

1.4.2 La forme de tout phénomène est donc une sorte de molécule construite avec des atomes triadiques, dyadiques ou monadiques. Le mode de construction est le produit relatif comme on l'a vu dans les exemples précédents. L'analyse phénoméno-logique d'un phanéron consistera donc à repérer quels sont ses "atomes" constitutifs et ensuite à décrire comment ils se combinent pour former la molécule "phanéron". Il est bien clair que les mêmes ingrédients peuvent être combinés de manières différentes et conduire à des phénomènes distincts, comme les isomères en chimie (par exemple, les deux combinaisons distinctes de deux triades). On peut donc parler de "phénoménologie analytique" comme on parle de "chimie analytique" ; cela consistera à déterminer quels sont les ingrédients du phénomène d'une part –et on sait qu'ils sont seulement de trois types- et quel est leur mode de combinaison d'autre part.

1.4.3 Il convient de souligner avec insistance que les ingrédients en question sont caractérisés uniquement par la catégorie à laquelle ils appartiennent, à savoir leur capacité à se lier à d'autres par connexion, en mettant en commun, selon les cas, 1, 2 ou 3 bouts libres. Cette capacité d'un ingrédient à se connecter, on l'appellera, avec Peirce, son "mode d'être". Il y a donc trois et seulement trois modes d'être. Pour éviter toute connotation parasite, Peirce a choisi de les appeler respectivement  Priméité, Secondéité et Tiercéité. Voici les définitions qu'il en donne :

"Le premier [entendez un ingrédient de la catégorie de la Priméité] est ce dont l'être est simplement en soi ; il ne renvoie à rien et n'est impliqué par rien. Le second est ce qui est ce qu'il est en vertu de quelque chose, par rapport à quoi il est second. Le troisième est ce q'il est tel qu'il est par les choses entre lesquelles il établit un lien et qu'il met en relation" (CP 1-356 )

Pour mémoire notons que notre méthode recoupe exactement celle qui est préconisée par Peirce :"Ainsi les considérations mathématiques, par lesquelles j'entends l'étude aussi purement a priori et nécessaire qu'une pensée puisse réaliser, ont suggéré et se sont effectivement fixées dans une classification des éléments du phanéron, et donc aussi dans les fonctions de l'esprit et du système nerveux, et même du protoplasme, ce que la science empirique trouvera très commode. Au lieu de la division familière de Tetens ou Kant qui fait de plaisir-peine, connaissance, et volition les trois catégories de phénomènes mentaux, nous avons feeling ou qualité, action d'opposition, et pensée synthétique." (CP  1-350)

Nous pourrons dorénavant catégoriser les ingrédients de tout ce qui est présent à l'esprit sous le  rapport de leur mode d'être en précisant comment ils nous apparaissent dans le  flux de notre expérience.

 

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[1] Formellement il s'agit d'une famille de relation n-adiques formant une structure relationnelle, un aspect mathématique et technique qui ne sera pas abordé dans ce texte

[2] A Peircean Reduction Thesis : the Foundations of Topological Logic. Lubbock, Texas: Texas Tech University Press, 1991.