LEÇON N°3 : PÉRENNITÉ DES CATÉGORIES

 3.1 Les catégories dans la langue.

Les langues sont des ensembles de signes permettant aux hommes de produire dans le monde des évènements phoniques ou graphiques dans le but de créer des phanérons dans l'esprit d'autres hommes.  On doit donc a priori retrouver dans les langues des formes chargées de véhiculer les ingrédients des phanérons. On ne s'étonnera pas de trouver chez Peirce une approche linguistique des catégories à travers sa classification des verbes ( tous les pointillés ci-dessous constituent un marque-place qui peut être occupé par un  sujet grammatical) :

3.2

- "Une monade, ou verbe neutre a besoin d'un seul sujet pour devenir une assertion complète, comme 

         -----obéit à maman

         tu obéis à ----- "      

- "Une dyade, ou verbe actif simple, a juste besoin de deux sujets pour compléter l'assertion comme

       ---- -obéit à ----- 

ou   ----- est identique à ----- "

 

 - "Une triade a juste besoin de trois sujets comme

        ----- donne ----- à -----

        ----- obéit à ----- et à ----- " ( NEM 4 p. 338 )

 

3.3 Il reste à faire le lien entre les verbes mentionnés ci-dessus et les ingrédients des phénomènes tels qu'ils ont été définis auparavant. La linéarité du langage semble interdire l'idée de trouver une stricte correspondance avec les ingrédients puisque les verbes ne se connectent pas comme ces derniers (on notera à ce propos qu'il n'existe pas de verbes à quatre marque-places). Cependant si nous considérons un texte équivalent à un phanéron donné (c'est-à-dire dont la lecture produirait la même présence à l'esprit, autrement dit le même phanéron, que la chose décrite) on peut construire une structure relationnelle en reliant les sujets grammaticaux du texte à tous les verbes qui les concernent comme ci-après :

 

 On peut aussi, de la même façon, relever les isotopies du texte et construire un réseau sémantique à l'aide des champs lexicaux mobilisés par la description.

3.4 L'inscription corporelle du phanéron.

 Le support physique de la relation entre la chose et l'esprit : les assemblées de neurones.

Les neurones forment des réseaux de communication complexe, chaque neurone établissant de très nombreuses connexions avec d'autres. Des modèles ont été proposés, sur la base par exemple des propriétés moléculaires de récepteurs de neurotransmetteurs qui permettent l'assemblage coopératif de neurones produisant spontanément de telles assemblées, avec une sélection par résonance, consécutive à une perception directement branchée sur le monde extérieur avec la possibilité de les mettre en mémoire. Ils conduisent in fine à associer la présence à l'esprit d'un objet à l'activation d'une assemblée de neurones stabilisée. Maintenant sachant que, schématiquement, un neurone biologique est constitué d’un arbre dendritique, d’un soma et d’un axone on constate qu'une assemblée de neurones incarne littéralement une structure relationnelle.

A rapprocher de l'image ci-dessous dans laquelle on distingue bien les dendrites comme autant de possibilités de connexions entre somas sous réserve d'activation par un percept ou un rappel mnémonique:

Le modèle SEM ( Système évolutif à mémoire ) qui utilise la Théorie des Catégories et une modélisation des assemblées de neurones par des multigraphes se situe dans le droit fil de cette conception.  

3.5 Omniprésence des catégories

Il n'est pas illégitime de penser que la structure relationnelle du phanéron et la structure relationnelle de l'assemblée de neurones correspondante (ie l'état relationnel du cerveau au moment précis ou le phanéron occupe l'esprit) sont en rapport étroit. Comme ce sont des rapports de formes de relations nous pouvons envisager une correspondance préservant l'essentiel des structures de l'un et de l'autre. Nous pourrions faire un pas de plus en envisageant l'idée que le réseau linguistique-sémantique construit à partir de toute description du phanéron dans une langue quelconque pourrait lui aussi être mis en correspondance structurelle avec ces structures (on fera alors à la notion algébrique de foncteur pour capturer toutes ces correspondances entre formes de relation).

Certes ces remarques ne prouvent rien mais sont soutenues par l'universalité des catégories. Elles permettent d'en vérifier la permanence à travers les inscriptions matérielles du phanéron, dans les langues et dans la matière vivante. Il y a au moins une assurance dont nous pouvons nous prévaloir, c'est de leur présence aussi bien dans toutes les structures observables des descriptions du monde que dans son appréhension directe par le cerveau-esprit. De ce fait elles débouchent naturellement sur une approche fonctorielle des relations entre ces  structures.

Nous n'irons pas au-delà puisque nos prémisses ne le garantissent pas expressément !  Autrement dit notre approche tant qu'elle sera catégorielle pourra prétendre à la scientificité. Notons au passage qu'ici encore nous côtoyons Peirce :

"Cette science de la Phénoménologie, alors, doit être considérée comme la base sur laquelle la science normative doit être bâtie, et doit  en conséquence réclamer en priorité notre  attention. Cette science de la Phénoménologie est à mon avis la plus primitive de toutes les sciences positives. C'est-à-dire qu'elle n'est basée, quant à ses principes, sur aucune autre science positive. Par une science positive j'entends une enquête qui recherche de la connaissance positive ; c'est-à-dire, une connaissance qui peut être commodément exprimée dans une proposition catégorique. La logique et les autres sciences normatives, bien qu'elles requièrent, non pas ce qui est mais ce qui devrait être, sont néanmoins des sciences positives puisque c'est en affirmant des vérités positives, catégoriques qu'elles peuvent ainsi  montrer  ce qu'elles appellent de vraiment bon ; et la bonne raison, le bon effort, et le bon être, dont ils traitent, dérive du caractère de ce fait catégorique positif. (CP 5-39)

 

"Vous me demanderez peut-être s'il est possible de concevoir une science qui ne devrait pas aspirer à déclarer que quelque chose est positivement ou de façon catégorique vrai. Je réponds qu'il est non seulement possible concevoir une telle science, mais que cette science existe et prospère, et la Phénoménologie, qui ne dépend d'aucune autre science positive, néanmoins doit, pour être correctement fondée, dépendre de la Science Conditionnelle ou Hypothétique des Mathématiques Pures, dont le seul but doit être de découvrir non pas comment les choses sont en fait, mais comment elles pourraient être supposées être, sinon dans notre univers, alors dans quelque autre. Une Phénoménologie qui ne compte pas avec les mathématiques pures, une science à peine sortie d'années de discrétion quand Hegel écrivit, sera la même affaire boiteuse lamentable qu'Hegel a produite." (CP 5-40)


 

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