FLOTS DE SIGNES SUR UN RESEAU

Robert Marty

Communication présentée au Premier Congrés Européen de Sciences Cognitives ECCS'95, Saint Malo, Avril 1995

 

Penser avec exactitude la cognition collective nécessite de définir avec précision le sujet de cette cognition. Ce dernier ne saurait être un ensemble d'individus séparés constitué par la seule référence commune à un ou plusieurs objets de connaissance. Les individus communiquent, les connaissances se répandent dans les communautés humaines au point que D. Sperber (1987) a pu avancer la métaphore - peut être un peu risquée - d'une "épidémiologie des représentations". Il s'agit bien sûr de capter les fonctions cognitives qui sont accomplies par des entités collectives comme les groupes, les entreprises, les organisations, les institutions (P. Levy 1990) ; pour beaucoup de raisons ces fonctions doivent être distinguées des phénomènes cognitifs purement individuels. Cependant les réflexions menées dans ce domaine (l'écologie cognitive) conduisent à une entité collective dotée d'une sorte d'esprit et de possibilités d'exprimer une pensée comme un quelconque individu (cf. chez les enseignants, par exemple, la personnalisation du "Ministère" qui fait ou qui dit que...). Cela nous permet de souligner que dans ce passage, qui est opéré le plus souvent de manière spontanée et sans examen, de l'individuel au collectif ce dernier est pourvu d'attributs ou de facultés qui sont de même nature que ceux dont est pourvu l'individuel. Autrement dit dans cette agglutination des pensées individuelles dans une pensée collective, et quel que soit le mode d'agglutination, les caractéristiques essentielles de la pensée individuelle sont préservées. Il y a là une sorte d'a priori de nature méréologique qui mérite d'être examiné en vue de sa justification. A cette fin nous mettrons en avant la notion de réseau qui nous permettra de construire rationnellement les ensembles humains comme totalités collectives.      

La notion de réseau ne s'impose pas seulement pour constituer des entités collectives d'individus ; elle est tout autant nécessaire pour fonder la cognition individuelle sur laquelle se fonde à son tour la cognition collective.a conception de l'objet et organise son savoir par accumulation et restructuration successives qui "recollent" en permanence ses conceptions établies avec les informations de toute nature qui circulent dans le réseau et qui l'atteignent.  En effet, toute connaissance relative à un objet quelconque (matériel ou non) pour un individu donné est le résultat soit d'une expérience directe de cet objet soit d'informations sur l'objet qu'il acquieret en tant que membre du réseau. La seconde (expérience médiate) est absolument déterminante (1) dans le sens où elle organise la première. C'est une connaissance par signes : les messages véhiculés par le réseau sont autant d'informations sur l'objet dont ils tiennent lieu sous un certain rapport (cognitif). L'effet d'un signe sur un individu est de produire un interprétant (une détermination de son esprit d'un genre particulier que Peirce qualifie de "a cognition of a mind" (C.P. 2-242). Dans la semiosis (interpretation d'un signe) l'individu est informé que des qualités ou des configurations de qualités que possède le signe qu'il perçoit sont des qualités ou des configurations de qualités que possède un autre objet qui est l'objet de connaissance absent du champ de son expérience actuelle. Il construit sa conception de l'objet et organise sa onnaisssance par des accumulations d'expériences suivies de restructurations qui impliquent à tout moment une révision possible de ses conceptions .

L'approche rigoureuse de la cognition collective nécessite donc selon nous, de prendre en considération les réseaux sociaux d'une part et le fait sémiotique qui est coextensif à toute acquisition de connaissance. C'est pourquoi par analogie avec la théorie mathématique des flots sur un graphe nous proposons de formaliser la cognition collective en termes de flots de signes sur un réseau. L'analogie est de pure forme et exclut pour l'instant toute approche quantitative comme en théorie de l'information. Remarquons qu'elle organise formellement la conception de Peirce selon laquelle tout individu vit sous une "perfusion de signes". Notons aussi, à partir de ces constatations de bon sens, combien la sémiotique est la grande absente des sciences de la cognition, probablement parce que la linguistique y remplit (mal) le rôle qui, à notre sens, devrait lui revenir.

1. Réseaux, signes et cognition.     

1.1. Réseaux.

Dans la perspective que vous venons d'évoquer nous dirons donc que les noeuds des réseaux sont occupés par des agents plutôt que des individus et que ses arcs sont des canaux de communication effectivement parcourus par des signes. Nous soulignons de la sorte le caractère actif des noeuds du réseau qui peuvent être aussi bien interprètes qu'émetteurs de signes. De plus nous supposerons que le réseau est connexe, c'est-à-dire qu'aucun agent ou sous-réseau d'agents n'est isolé. En organisant a priori les agents en réseau nous sommes assurés d'incorporer dans la modélisation de la cognition collective non seulement les communications interindividuelles qui apportent une partie de l'information cognitive sur les objets du monde mais aussi les communications entre individus, groupes, organisations et institutions. Il suffit de remarquer qu'à tout groupe, organisation ou institution sociale on peut associer un sous-réseau connexe et considérer comme équivalents, sous un certain rapport qui correspond aux canaux spécifiques de communication instaurés par l'appartenance au groupe, à l'organisation ou à l'institution, tous les agents de ce sous-réseau (qui, par ailleurs, conservent leurs canaux de communication interpersonnels. Le jeu des multiappartenances fait que tout agent peut appartenir à plusieurs sous-réseaux de ce type. Cela nous autorisera à remplacer certains sous-réseaux liés à des groupes sociaux par un agent unique capable d'émettre et d'interpréter des signes au même titre qu'un agent individuel. Un même agent, pour chacune de ses appartenances, pourra donc jouer le rôle de représentant de chaque agent collectif (il sera, dans chacun de ces rôles, un "Monsieur En tant que" comme l'a dit Pierre Bourdieu : en tant que consommateur, en tant que télespectateur, en tant que professeur, en tant que contribuable, etc, etc,...). Nous ne chercherons pas à préciser outre mesure la structure formelle du réseau de crainte que des exigences de cohérence ou de consistance nous conduisent à piloter la construction du modèle par des considérations qui ne soient pas issues de l'observation des faits. Nous pouvons admettre un certain vague quant aux représentations dans le réseau des différents agents collectifs et des agents individuels qui les constituent. Comme l'écrivait Peirce : "N'allons pas au-delà de ce que nos prémisses garantissent expressément". Il est clair cependant que, dans de nombreux domaines, il est possible de mettre en oeuvre des formalismes abstraits nettement plus avancés (voir D. Parrochia, 1993).

1.2. Signes.

Dans notre introduction, nous avons fait implicitement référence à une notion de signes qui nous situe dans la sémiotique triadique de Peirce et ceci de façon tout aussi vague que ci-dessus : un signe, c'est quelque chose qui tient lieu d'autre chose pour quelqu'un. Notons immédiatement qu'il n'est guère envisageable d'introduire un quelconque couple signifiant/signifié ou un couple expression/contenu. En effet, le signifié saussurien aussi bien que le contenu hjelmslévien ont valeur universelle pour une culture : ils sont normatifs dans le sens où, dans l'analyse sémiologique, ils sont considérés comme des déjà-là auxquels un sujet donné accède ou n'accède pas selon son parcours cognitif antérieur. Il est difficile, à partir de là de concevoir la cognition collective dans ses rapports avec la cognition individuelle car la première ressortit d'un universalisme qui ignore la singularité (donc aussi la négativité) de la seconde. En revanche, le signe triadique peircien tel que nous l'avons formalisé et complété (Marty, 1990) est parfaitement adapté à notre propos puisqu'il permet d'individualiser les rapports de chaque agent à un quelconque objet de connaissance en fonction de son implication personnelle dans les institutions de la signification qui règlent les rapports entre les signes et leurs objets (que nous pourrions appeler des codes culturels si la notion de code était moins rigide, moins réifiée). Nous analyserons plus loin en détail le rôle et la fonction cognitive de ces rapports.     Pour l'heure il convient d'exposer brièvement et de façon plus précise la conception triadique du signe que nous mettrons en oeuvre. Dire qu'un signe est triadique c'est dire qu'il est constitué de trois éléments : l'objet, le signe proprement dit et l'interprétant. L'objet est la réalité ou fragment de la réalité qui déterminé le signe (un "connaissable") ; il peut appartenir ou non au monde physique. Le signe est la chose concrète qui représente et l'interprétant est, dans le premier moment de l'analyse une connexion déjà-là entre objet et signe, connexion instituée par la culture (une micro-institution sociale au sens de l'Analyse Institutionnelle, cf. R. Lourau, 1970) et intériorisée à des degrés divers par les membres d'une communauté (2). L'agent est donc le lieu en lequel se manifestent des micro-institutions ; il est le lieu de leur particularité. C'est à son niveau qu'apparaît éventuellement la négation de l'institution comme norme universelle. On voit bien alors que cette conception du signe amène la dialectique sociale au coeur du modèle car il est facile de concevoir qu'une norme niée et transformée par une majorité significative d'agents du réseau débouche à terme sur une transformation de la norme en question et permet de prendre en charge la dynamique temporelle des significations. En bref, l'interprétant est une norme sociale établie sous son aspect (moment ?) universel et sous son aspect psychologique, intériorisé hic et nunc par un interprète, c'est la détermination particulière de son esprit conditionnée à la fois par cette norme qu'il a intériorisée (dans la Société Institutrice au sens de Lourau) et par son expérience propre du champ auquel la norme s'applique qui est responsable du négatif.    En conclusion les signes qui circulent dans le réseau renvoient, dans le sens qui vient d'être énoncé, à des objets de connaissance avec lesquels ils entretiennent un rapport institué (mais toujours en cours d'institution) parce qu'ils portent certaines caractéristiques de ces objets. Ils permettent aux agents du réseau qui les re…goivent d'entrer en relation cognitive médiate, c'est-à-dire informée par la culture, avec ces objets.  

1.3. Cognition. 

  Comment les signes apportent-ils des connaissances sur des objets réels à un agent du réseau ?    Un pré-requis est que cet agent ait intériorisé et/ou construit une connexion signe/objet ; en d'autres termes il faut que se produise ce que nous avons appelé une phénoménologie de seconde intention (Marty, 1990) selon laquelle une chose perçue - le signe - est présente au sens mais c'est une chose en général absente - l'objet - qui est présente à l'esprit.    Ce pré-requis étant supposé réalisé on peut commencer à donner des éléments généraux de réponse en faisant appel à une taxinomie des signes universellement adoptée, empruntée à Peirce (et utilisée parfois sans grand discernement) à savoir icône - index - symboles. Une icône est un signe qui possède des qualités ou une configuration de qualités que possède aussi l'objet (c'est un signe par "ressemblance", ce terme devant être utilisé avec beaucoup de précaution, juste pour donner une idée car il est beaucoup trop imprécis). Un index (certains auteurs emploient indice) dirige l'attention sur l'objet avec lequel il est connecté avec lequel il est réellement connecté. Un symbole est un signe interprété comme étant une instance de convention sociale, de loi ou d'habitus collectif (on voit ici la nécessité du pré-requis) ; plus généralement un symbole est un signe auquel une communauté attribue le statut d'élément constitutif d'une régularité d'un futur indéfini.     Les signes iconiques apportent des informations sur leurs objets puisqu'ils possèdent des qualités de cet objet. Ces qualités, configurées ou non, sont sélectionnées de facto au moment de l'actualisation de la connexion avec l'objet dont elles constituent l'essence même. Les index permettent d'identifier les objets sur lesquels est apportée l'information et les symboles mobilisent àleur propos des concepts, des lois ou des habitus qui leur sont applicables (par exemple l'appartenance de l'objet à une classe d'objets étiquetée par un nom dans la culture ; un symbole énonce donc que son objet "tombe sous un concept" ou est une instance de loi).     Il est important de noter que ces catégories ne constituent pas une tripartition des signes. Plus précisément et par définition, un index contient nécessairement une icône et un symbole contient nécessairement un index donc aussi une icône. Cependant pour un signe donné un tant soit peu complexe, il peut advenir que des parties de ce signe fonctionnent comme des icônes, d'autres comme des index, d'autres encore comme des symboles sans que ces icônes aient un rapport quelconque avec celles qui sont logiquement incorporées dans les index ; la même remarque vaut pour les symboles relativement aux index. Le signe parfait est celui qui fonctionne simultanément aux trois niveaux (3) ; il n'en existe pas nécessairement pour chaque objet sur lequel on veut transmettre de la connaissance. Il faudra alors recourir à une combinatoire des différentes catégories de signes pour en donner une représentation cognitivement plus complète. Ce sont des considérations de cet ordre qui vont nous permettre de complexifier le modèle.

2. Complexification du modèle.  

2.1. Les modes d'être.  

Les signes qui circulent dans le réseau représentent donc, pour les agents qui sont aux noeuds du réseau, les objets auxquels ils sont connectés, sous un certain rapport. Il en résulte que la représentation d'un objet et, par voie de conséquence, la cognition sur cet objet, dépend a priori de la performance du signe dans cette connection. Elle est conditionnée, en quelque sorte, par les capacités du signe à se connecteur et il est clair que, dans le cas des connexions par convention sociale au moins, c'est ce qui motive le choix des signes. Les modes d'être recouvrent des catégorisations des possibilités a priori d'une chose de se connecter avec une autre. Il convient donc de leur accorder la plus grande importance puisqu'ils déterminent toute la cognition médiate. pour ce qui nous concerne, puisqu'un signe est une chose concrète, nous allons catégoriser les capacités relationnelles des choses concrètes. Auparavant il faut remarquer et garder toujours présent à l'esprit qu'un signe est un fragment de l'univers physique qui "prête" une partie de son être à un autre fragment de l'univers. Si Peirce pouvait écrire : "c'est une chose d'être et c'est une autre chose d'être représenté", c'est précisément parce que la connexion entre un signe et un objet, pour aussi performante qu'elle soit, ne peut pratiquement jamais représenter tout l'être de l'objet. Une telle chose ne serait possible que dans un univers "singleton" à un seul élément qui serait à la fois signe, objet et interprétant. Les modes d'être sont donc des catégories des possibilités de connexion. On peut les définir rigoureusement à partir de considérations purement formelles en les situant dans l'algèbre rationnelle à partir d'une formalisation de la perception du monde physique en termes de structures relationnelles (Marty, 1990, 1992). Nous n'en donnerons ici que le résultat en soulignant qu'il est en parfaite concordance avec les catégories coenopythagoriciennes ou phanéroscopiques de Peirce, c'est-à-dire les catégories des éléments des phénomènes. On distingue les modes d'être unaires ou monadiques correspondant à la Priméité peircienne (Firstness) qui connectent un signe à son objet par référence à des possibilités qualitatives communes (connexion par la qualité : deux choses possédant par exemple une qualité commune appartiennent à la classe des choses rouges qui fonde la "rougéité" comme qualité générale ; cette appartenance commune les connecte entre elles) ; les modes d'être binaires ou dyadiques qui sont des connexions de fait dans lesquelles deux choses fusionnent dans un événement dont elles sont les protagonistes et qu'elles constituent, ce qui est le cas de toute action-réaction dans l'univers physique (ils correspondent à la Secondéité peircienne ou Secondness) ; les modes d'être ternaires ou triadiques qui sont coextensifs de l'incorporation du signe en qualité d'instance dans une régularité de l'univers (le signe est regardé comme élément d'une série ou d'une classe déterminée par une loi ; il est de ce fait connecté à tous les éléments de la série; ces éléments correspondent à la Tiercéité peircienne ou thirdness). Les lois en question préexistent soit sous forme explicite (lois du monde physique, concepts, conventions sociales institutionalisées) soit sous forme implicite (habitus, institué social, idéologies "pratiques",...). Il n'y a pas d'autres modes d'être "relationnels" possibles. En effet, un théorème d'algèbre relationnelle dont Peirce eut l'intuition et établi dans des contextes définitoires différents mais convergents (Herzberger 1981, Marty 1990, Burch 1992) permet d'établir que tout autre mode d'être peut se ramener à une combinatoire (du type de celle qui, en chimie, assemble des atomes dans les molécules) des trois modes d'êtres fondamentaux.     De plus ces trois modes d'être sont hiérarchisés par des relations de présupposition non réciproque : la Tiercéité présuppose la Secondéité laquelle présuppose la Priméité. C'est évident puisque toute régularité concerne nécessairement des Existants et des Faits lesquels présupposent les qualités générales incarnées dans la matière.La prise en compte des modes d'être dans les relations constitutives du signe conduit logiquement à une catégorisation des signes qui complexifie le propos initial et présente un intérêt certain pour l'étude de la cognition collective.

2.2. Les classes de signes 

  Une analyse plus fine du signe triadique montre que la triade s'établit au moyen d'une double détermination : du signe par l'objet, de l'interprétant par le signe. Ces relations dyadiques sont impliquées, incorporées dans la triade. Elles recouvrent les modes d'être que chacun de ces éléments expriment dans ces relations dyadiques particulières au moment de la constitution du signe. La hiérarchie des modes d'être impose que ces déterminations respectent l'ordre 3,2,1 selon lequel un mode d'être Troisième peut déterminer un Troisième, un Second ou un Premier, un mode d'être Second peut déterminer un Second ou un Premier et un Premier ne peut déterminer qu'un Premier. En conséquence 10 combinaisons seulement sont phénoménologiquement possibles. Il y a donc 10 classes de signes possibles. De plus ces 10 classes de signes sont ordonnées dans une structures de treillis (ces résultats sont établis et étendus dans Marty, 1990 à l'aide de la théorie des catégories algébriques).    Le treillis des 10 classes de signes triadiques constitue donc une véritable grammaire qui gouverne les relations des signes entre eux. Il s'ensuit que tout ensemble de signes donné à la perception comme une totalité collective est structuré a priori par ces relations. Il semble qu'un tel résultat qui concerne la représentation des connaissances notamment ne devrait pas être ignoré des théories de la cognition.

2.3. Le feuilletage cognitif.  

Les connaissances relatives à un objet qui parviennent aux agents du réseau au moyen des signes sont donc déterminées par les modes d'être des objets qu'ils représentent et par les modes d'être des signes qui supportent la représentation. Un objet "troisième" (une régularité) pourra donc être représenté par un autre objet troisième, un objet "second" ou un objet " premier", un objet second par un autre second ou par un premier, un premier seulement par un premier. La même chose advient dans la relation du signe à l'interprétant, les deux modes d'être étant concaténés. Il peut se produire une sorte d'entropie phénoménologique (par exemple, un troisième qui est représenté par un second peut être interprété comme un second ou un premier incorporé dans ce second). Autrement dit chaque agent construit, selon son rapport particulier aux institutions de la signification, un ensemble d'objets déterminés par les modes d'être qu'il identifie. Ces objets sont structurés par ces modes d'être ; ils appartiennent à des classes de signes qui sont ordonnées par le treillis. Ces objets sont en quelque sorte "au-dessus" des signes et avec les signes triadiques dont ils sont éléments, ils constituent un véritable "feuilletage" des savoirs véhiculés par la représentation (pour une application aux réseaux sémantiques, voir Marty 1992). En outre, les différents niveaux de ce feuillage sont solidarisés par les relations du treillis un peu à la façon dont les feuilles de calcul peuvent être lièes dans un tableur. Il s'ensuit que les flots de signes qui parviennent à un agent du réseau peuvent être qualifiés de "multiflots" dans un sens assez différent et plus précis que ne l'exprime D. Parrochia (1993, p. 213). Cela permet une approche nettement plus structurée de la "Communication en mouvement" (Ibid. p. 71)

3. Multiflots cognitifs sur un réseau.       

3.1. De l'Individuel au collectif.  

Nous sommes maintenant en mesure de formaliser en termes nouveaux la situation réelle dans laquelle des agents du réseau reçoivent et ‚mettent des signes au moyen des canaux qui sont à leur disposition. Ce qui tombe sous le sens, c'est qu'on ne pourra parler de cognition collective si tous les agents du réseau n'ont pas obtenu la même information, directement ou indirectement, et s'ils ne l'ont pas tous interprétée de la même façon (c'est-à-dire s'ils n'ont pas tous attribué au même objet les qualités - configurées ou non - d'un même signe, et/ou s'ils n'ont pas tous pris en compte ses relations objectives avec d'autres objets, et/ou s'ils n'ont pas intériorisé les mêmes lois ou régularités et n'ont pas considéré qu'elles incorporaient l'objet avec ses relations dans leur champ d'application).    Cependant, nous avons vu par ailleurs que, selon le rapport que les agents entretiennent avec les micro-institutions de la signification (notamment en conséquence de leur statut social) les agents peuvent spontanément "dégénérer" les signes au sens de l'entropie phénoménologique, c'est-à-dire qu'ils construisent des signes ( en prenant seulement en compte des modes d'être sous-jacents à ceux qui ont construit le signe à son émission). Il s'ensuit que la cognition collective se situe nécessairement au plus bas niveau phénoménologique : c'est le signe commun inférieur à tous les autres le plus élevé dans le treillis qui caractérise la cognition collective relative à cet objet. Inversement le signe supérieur à tous les autres caractérise le niveau de connaissance le plus élevé atteint par au moins un agent du réseau.  

3.2. Image et cognition. 

  Toute expérience est cognitive car elle consiste en un rapport avec l'objet qui apporte nécessairement de l'information sur cet objet. Avec Peirce nous définissons la conscience comme un "tas de sentiments" et donc la conscience d'un objet quelconque est un certain tas de sentiments (qualities of feelings) dont cet objet est la cause. Or, les signes de plus bas niveau sont précisément des qualisignes ou signes de qualité. Il suffit donc que tous les agents du réseau aient eu un seul rapport avec un objet pour que l'on puisse parler de cognition collective de cet objet. Il y a, en quelque sorte, un niveau cognitif assuré. Il est le produit d'un interprétant immédiat "émotionnel" qui conduit à des qualisignes matérialisés dans des sinsignes iconiques (des choses singulières qui possèdent des qualités de l'objet). Ces derniers sont, en gros, les images du sens commun. Il s'ensuit que la "civilisation de l'image" est celle qui produit sûrement la cognition collective de plus bas niveau cognitif. Cette conclusion qui ne doit rien à l'intuition, recoupe précisément le constat de nombreux observateurs de la communication sociale.       

3.3. Diffusion et distribution des savoirs dans un réseau. 

  Il est clair que l'introduction des nouvelles technologies culturelles de masse (voir P.Levy, 1990) en modifiant les canaux existants et en créant de nouveaux canaux accroît les possibilités des agents, procurant pratiquement à chacun les possibilités d'une expérience médiatisée avec la plupart des objets. Cependant ce rapport ne peut générer une cognition de niveau supérieur (au sens du treillis des classes de signes) que s'il s'accompagne des éléments qui le permettent, à savoir la mise à disposition de légisignes de tous types (il y en a six) permettant l'élaboration d'une connaissance rationnelle des objets au moyen d'interprétants "logiques". Certes les agents peuvent créer leurs propres légisignes mais, les conditions actuelles de la réception qui isolent les agents, ont pour conséquence que les lois qu'ils élaborent sont rarement soumises à la confrontation donc à la possibilité de réfutation. En conclusion, notons que l'intérêt de la formalisation sémiotique des phénomènes cognitifs dynamiques qui intéresse la sociologie de la cognition ne se limite pas seulement à la reformulation en termes plus ou moins sophistiqués d'observations relevant du sens commun. Car on peut, par exemple, s'enfoncer dans la complexit…i du réseau et de ses sous-réseaux liés aux groupes, organisations et institutions afin de dégager les caractéristiques proprement sémiotiques des différents rapports aux savoirs de ces instances. De même on peut penser que les problématiques de l'Intelligence Artificielle Distribuée pourraient s'éclairer d'un jour nouveau. Il faut aussi souligner fortement que le modèle peut se compliquer - en passant par exemple au signe hexadique (v. Marty 1990) à hauteur des besoins de la recherche.

NOTES

(1) Cela est mis en évidence de façon expérimentale par exemple, dans cette expérience bien connue des psychologues dans laquelle une personne mêlée à une dizaine de compères finit par admettre, avec tous les autres participants, qu'un objet rond est carré.

(2) On peut considérer qu'une communauté culturelle et le faisceau de ses micro-institutions de la signification sont interdéfinis.

(3) Les réflexions de Peirce sur les signes étaient notamment motivées par la recherche d'un système idéal de notations pour les besoins de la logique.

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