LA DIMENSION PERDUE DE ROLAND BARTHES

Robert Marty

                                                            "On retrouve dans le mythe le schéma tridimensionnel dont je viens de parler : le signifiant, le signifié et le signe."Roland Barthes, Mythologies, p.199

MYTHOLOGIES, UN APERITIF SEMIOLOGIQUE

Mythologies  constitue une excellente introduction à la sémiotique ; c'est  presque un passage obligé pour quiconque cherche une réponse rapide et claire à la question : "La sémiotique, à quoi ça sert ?". On peut même recommander sa lecture à toute personne qui se pose cette autre question : "Comment les signes signifient-ils ?". En effet, dans ces 52 textes, Barthes fait preuve de telles qualités d'analyste et d'une telle acuité, mettant à jour des connexions souvent insoupçonnées dans la complexité des significations, qu'il est difficile de ne pas  le créditer d'être réellement le "déchiffreur de mythes" qu'il prétend être, voire un "débourreur de crânes". Au-delà on apprécie sa facilité, l'élégance de son écriture, le plaisir immédiat que procure sa lecture. Rien ne peut mieux éveiller davantage la curiosité des néophytes et ancrer des vocations que la jubilation éprouvée sous sa conduite au fil de ces promenades sémantiques dans l'entrelacs des significations, les empilements bienvenus et les enchâssements subtils des niveaux. Quelle meilleure sensibilisation à la sémiotique que cette révision des idées reçues sur le catch, lequel, de spectacle ignoble se trouve par la grâce du sémiologue  au cœur de la Comédie Italienne et même de la Comédie Humaine dont il reproduit fidèlement les traits éternels déjà répertoriés par Molière ou La Bruyère et finissant par incarner sous sa plume "l'intelligibilité même de la Justice" ! Ensuite, quel plaisir de jouer à débusquer les "opérations Astra" que nous délivrent quotidiennement les publicitaires, les communicateurs et les politiciens en tous genres ! Quel étonnement de relever la constance des thèmes de l'extrême droite et de la droite extrême depuis le Poujade d'hier jusqu'à Le Pen d'aujourd'hui (les deux faisaient d'ailleurs équipe à l'époque) ! Et comment ne pas relever, après les mouvements sociaux de cette année 2003, l'éternelle crase de la Morale et de la Nature dont "L'usager de la grève" est coutumier, avec aujourd'hui la surcharge accusatoire d'une "prise en otage" du plus mauvais effet ? Enfin, comment ne pas modifier radicalement son regard sur ces mythes toujours actifs que sont l'Abbé Pierre, le Guide Bleu ou le Tour de France ? Pour sortir de l'évidence immédiate, des significations tellement "naturelles" qu'on les fait siennes sans examen, pour rompre avec la lecture plate de consommation courante, le Barthes des Mythologies est irremplaçable. Une pédagogie sémiotique qui débute par Mythologies est d'autant plus efficace qu'elle allie avec bonheur connaissance instruite et plaisir du texte, démentant, pour une fois, la parole d'Alain pour qui "ce qui intéresse n'instruit pas". Mythologies prouve que la connaissance lorsqu'elle est vraie, éventuellement iconoclaste, procure des plaisirs parmi les plus nobles qui soient, ceux de l'esprit. Bien entendu il s'est en tous temps trouvé des esprits chagrins, généralement remis en question par le dévoilement et la dénonciation de leur mesquine idéologie petite bourgeoise, pour réactiver, à l'égard de Barthes, l'arme de l'anti-intellectualisme, cette arme absolue qui réduit immédiatement le discours du mythologue à un pur sarcasme sans vérité et par-là sans valeur[1].

UN JUGEMENT HÂTIF…

Servir Mythologies en apéritif sémiologique, un apéritif d'autant plus apprécié qu'il est relevé d'un peu d'angostura sémioclastique propre à séduire les jeunes esprits, n'est cependant pas sans danger. On court le risque d'embaumer prématurément Barthes au titre de son grand talent littéraire, un grand talent qui serait cependant mis au service d'une théorie quelque peu sommaire (exposée dans "Le mythe aujourd'hui" qui clôture l'ouvrage). Les mérites que l'on accorde généreusement au talent on peut alors les dénier plus aisément aux fondements théoriques en rejetant ces derniers dans les ténèbres d'un binarisme simpliste eu égard à la complexité des phénomènes telle qu'on l'appréhende aujourd'hui. En somme toutes les conditions sont réunies pour une "opération Astra" inversée qui consisterait à dire un peu de bien de Mythologies pour pouvoir dire beaucoup de mal du "Mythe aujourd'hui". En effet, vus depuis une conception explicitement ou implicitement triadique du signe,  les approches binaires apparaissent structurellement plus pauvres ( "dégénérées" dans la terminologie peircienne, un terme technique de cette théorie à dépouiller de toute charge péjorative ). Barthes lui-même a prêté le flanc à une telle "opération" en reconnaissant clairement les limitations du binarisme –et par voie de conséquence du structuralisme- lorsqu'il a écrit  :

"En fait, et pour conclure brièvement sur le binarisme, on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'une classification à la fois nécessaire et transitoire: le binarisme serait lui aussi un métalangage, une taxinomie particulière destinée à être emportée par l'histoire, dont elle aura été un moment juste." (Eléments de sémiologie, p.157)

Personnellement, je suis même allé jusqu'à proposer des analyses "sémiotiques" formalisées d'analyses "sémiologiques" de Barthes tirées de Mythologies, ("le nègre saluant le drapeau français", "la nouvelle Citroën") afin de mettre en valeur des distinctions épistémologiques entre les approches triadique et binaire (Marty, 1990). Cependant, la facilité avec laquelle j'ai pu réorganiser le propos de Barthes dans les catégories peirciennes aurait dû déjà éveiller mon attention. Rétrospectivement je pense que  le caractère profondément politique, la forme journalistique et par voie de conséquence non-académique de ces textes  m'ont probablement détourné d'un examen plus approfondi qu'aurait exigé la déontologie scientifique. De plus l'idée reçue selon laquelle esprit de géométrie et esprit de finesse sont peu compatibles -et donc que naïveté théorique et qualité littéraire iraient de pair- a pu me conduire à  ranger l'apport théorique de Barthes sur l'étagère des bricolages formels simplistes de peu d'intérêt. Le Système de la mode m'est apparu comme un morceau de bravoure qui a trop vouloir prouver ne faisait qu'exhiber les limitations des systèmes syntagme-paradigme et les Eléments de sémiologie un relookage hjemslévien plutôt cosmétique. Pour toutes ces raisons j'avais définitivement situé Barthes à l'écart de cette "pensée exacte" des phénomènes de signification que je m'efforçais quotidiennement de développer, sur la base des travaux de C.S.Peirce, une approche logico-pragmatique dont l'ampleur et le développement considérables me semblaient d'une toute autre importance et tellement plus adéquate à fonder en raison une théorie des significations ! Pourtant une pensée qui se situe dans la mouvance pragmatique se doit de penser ensemble conceptualisations théoriques et effets pratiques,  ce qui oblige à rechercher sous le plaisir de la lecture une possible et même probable résonance au niveau des fondements. Des négligences épistémologiques combinées avec des inductions erronées m'ont conduit en définitive à porter sur le Barthes théoricien de la sémiologie un jugement hâtif. Mais les approches les plus récentes de la systémique  et de la complexité, notamment, en décloisonnant les champs disciplinaires, ont ouvert la voie à des trajectoires individuelles buissonnières incluant aussi, pourquoi pas, des retours en arrière. C'est ainsi que je fus amené à relire les Mythologies puis à enchaîner avec  le Système de la Mode et les Eléments de sémiologie (que dorénavant je désignerai respectivement par MA –mis pour "Le mythe aujourd'hui"-, SM et ES) et plus généralement à renouveler complètement mon information en découvrant ou redécouvrant  une bonne partie de la littérature sémiologique de Barthes et sur Barthes. Mais c'était un autre regard, une autre perspective….et  le jugement considérablement révisé qui en a résulté a motivé ce travail. Peirce a déclaré : "…je suis, autant que je sache, un pionnier ou plutôt un défricheur de forêts, dans la tâche de dégager et d'ouvrir des chemins dans ce que j'appelle la sémiotique" (CP alias Collected Papers, 5.488). Pour Barthes "Les Eléments qui sont présentés ici n'ont d'autre but que de dégager de la linguistique des concepts analytiques dont on pense a priori qu'ils sont suffisamment généraux pour permettre d'amorcer la recherche sémiologique" (ES, p.82). Barthes ignorait presque tout de Peirce (mort en 1914) puisqu'en septembre 1964 il déclare encore "La sémiologie, ou, comme on dit en anglais la semiotics, a été postulée il y a déjà une cinquantaine d'années par le grand linguiste genevois Ferdinand de Saussure,…" ( in L'aventure sémiologique,  1985, p.249). Il n'y a pas de raison a priori pour que ces deux défricheurs de forêt aient pris des directions radicalement opposées. Il est possible qu'ils partagent des traces, que leurs chemins se croisent, soient quelquefois parallèles, bifurquent peut-être irrémédiablement à un certain endroit. Je voudrais ici tenter de tracer une carte aussi précise que possible de leurs trajectoires intellectuelles dans l'univers des signes.

UN MYTHE TRIDIMENSIONNEL, UN SIGNE TRIADIQUE.

Le premier effort de théorisation de Barthes, Le mythe aujourd'hui, débute par une mise en garde en forme de définition fondatrice sans équivoque :

"Il faut ici prendre garde que contrairement au langage commun qui me dit simplement que le signifiant exprime le signifié, j'ai affaire dans tout système sémiologique non à deux, mais à trois termes différents ; car ce que je saisis, ce n'est nullement un terme, l'un après l'autre, mais la corrélation qui les unit : il y a donc le signifiant, le signifié et le signe, qui est le total associatif des deux premiers termes." ( MA, p.197, souligné par moi)

Il y revient plus loin (voir l'exergue), parlant cette fois de "schéma tridimensionnel". Je montrerai en détail que cette formulation exprime sans aucune réserve possible que ces trois termes sont dans une relation triadique authentique au sens de Peirce. Elle montre sans ambiguïté que nos deux "défricheurs de forêts" , s'ils ne partent peut-être pas du même point, utilisent tous deux, au moins dans sa première approche en ce qui concerne Barthes, un outil conceptuel triadique.

On a toujours perçu Barthes, et d'une certaine manière Barthes s'est perçu lui-même, comme un penseur binaire, même s'il a exprimé à de nombreuses reprises des doutes sur la validité universelle du binarisme. La mise en perspective historique de son parcours intellectuel nous en donnera une explication. Auparavant je vais montrer comment on peut formellement "tomber de triade en dyade" à tout moment, ce qui constituera le principe d'explication essentiel des différences observées dans les parcours respectifs de Barthes et de Peirce.

SOUS LA TRIADE, LA DYADE.

On a toujours opposé la sémiotique de Peirce aux sémiologies "européennes" issues des travaux de Saussure, Hjemslev, Greimas et bien d'autres en invoquant une incompatibilité radicale entre la triadicité de la première et le binarisme (ou dyadisme ) des secondes. Cependant cette incompatibilité est, au moins sur le plan formel, moins radicale qu'il n'y paraît dans la mesure où toute triade présuppose logiquement trois dyades (et accessoirement trois monades). En effet, ce qui unit trois choses unit a fortiori tous les couples (exactement trois) de deux d'entre elles que l'on peut former, c'est un constat d'évidence.. Cette observation ouvre sur deux possibilités symétriques : l'une consiste, par simple oubli, autocensure ou rejet de l'un des trois  termes en relation, à retomber du triadisme vers le binarisme, l'autre à s'exprimer dans un système binaire en maniant implicitement un troisième terme "présent-absent", un peu comme on fait en géométrie dont on a pu dire que c'était "l'art de raisonner juste sur des figures fausses", une pratique systématisée d'une certaine manière par Monge dans sa géométrie descriptive[2]. La représentation plane des scènes spatiales qui a préoccupé les artistes depuis la nuit des temps montre avec quelle facilité on peut produire dans l'esprit du sujet percevant une dimension supplémentaire. On peut alors raisonner apparemment sur des éléments bidimensionnels mais les opérations de l'esprit portent en fait sur des objets de l'espace à trois dimensions. La géométrie descriptive par exemple nécessite la mise en œuvre d'une opération mentale qui consiste à relever le plan rabattu pour reconstruire l'objet spatial. Nous avons là un cas particulier d'un phénomène beaucoup plus général : toute adicité , c'est-à-dire toute totalité complexe résultant de la coopération de n instances, dès lors qu'elle est présente à un esprit est incorporée –de ce fait même- dans une adicité augmentée d'une unité, c'est-à-dire, plus précisément, dans un phénomène qui est produit par la coopération des mêmes n instances auxquelles il faut ajouter la détermination de l'esprit auxquelles elles sont collectivement présentes et qui les pense ensemble, constituant une nouvelle totalité incluant la précédente. C'est en quelque sorte ce que dit Jean Giono lorsqu'il écrit : "je me suis efforcé de décrire le monde non pas tel qu'il est, mais tel qu'il est quand je m'y ajoute"[3].  En conséquence, selon que l'on prend en compte ou non cette détermination de l'esprit on gagne ou on perd une "dimension" du phénomène (le terme "dimension" n'est guère satisfaisant mais il donne une idée à peu prés correcte de mon propos, à rapprocher du rapport entre métalangage et langage en linguistique ou en logique ou entre  réalité du deuxième ordre et réalité du premier ordre dans la perspective de Palo Alto ). Rapportée au rapport entre la triade et la dyade, cette observation générale nous assure que toute forme binaire, dés lors qu'elle est saisie par un esprit (et c'est le cas de tout objet existant) est de facto, incorporée dans une triade. Notons pour mémoire que les rapports entre la triade et la dyade ne s'arrêtent pas à cette observation.

En effet, on peut former une dyade avec deux triades par mise en commun d'une dyade sous-jacente à chacune d'elles comme on peut le voir dans le schéma suivant dans lequel les triades A(s1,s2,s1*) et B(s1,s2,s2*) ont la dyade (s1,s2,) en commun ce qui m'a permis de "phénoménologiser" la constitution d'une catégorie sémantique selon Greimas et de déboucher en conséquence sur un "pont" entre son carré sémiotique et la triade peircienne [4].


Figure 1 

BARTHES, LA LINGUISTIQUE STRUCTURALE ET PEIRCE.

L'étude diachronique de l'œuvre de Barthes réalisée par Louis-Jean Calvet[5] est à même de convaincre que la sémiologie de Barthes, en germe dans Le degré zéro de l'écriture n'a jamais cessé de se construire en alternant d'intenses pratiques analytiques avec des périodes d'élaboration théorique. Cette dernière, de plus en plus dominée par l'assimilation de la linguistique structurale –de Saussure à Hjemslev- se fixe dans les Eléments de sémiologie. Elle s'accompagne d'une méthodologie et d'un programme d'investigation du monde des signes que Barthes désigne comme le lieu même où tout esprit en volonté d'émancipation doit gagner sa liberté. C'est donc en identifiant dès l'origine de sa réflexion l'écriture, regardée comme production de signes, comme le lieu  de l'engagement, que Barthes dessine un projet et une méthodologie. Sa rencontre avec la linguistique lui permettra de le formuler et de le formaliser sommairement. Il ira même jusqu'à faire des signes de la langue les équivalents généraux de tous signes allant jusqu'à proposer d'inverser l'assertion de Saussure selon laquelle la linguistique est une partie de la sémiologie devenue dès lors sémiolinguistique. Ce jusqu'au-boutisme est certainement la cause du regard furtif qu'il portera sur l'approche de Peirce dont il n'aura qu'une vision de seconde main partielle, tronquée  quand elle n'est pas erronée. Le regard politique de l'un, l'approche logico-pragmatique de l'autre n'étaient peut-être pas faits pour se rencontrer. Certes le nom de Peirce figure dans la bibliographie des Eléments de Sémiologie qui signale des Selected writings édités en 1940. Barthes, ne retient guère, comme la plupart des penseurs européens de son époque, que la classique tripartition des signes  en icône, indice et symbole, un emprunt partiel minime qui dénature complètement la portée du système de pensée global de son auteur. Barthes l'incorpore dans une curieuse étude terminologique comparée [6] en compagnie de  distinctions dues à Hegel, Jung et Vallon, trois auteurs chez lesquels la réflexion sur le signe est tout à fait marginale et dont l'apport théorique des plus minces est resté sans lendemain. Il le fait au moyen d'un tableau (ES p.108) d'un genre très en vogue à l'époque qui vise à expliciter des différences en notant la présence ou l'absence de certains traits. Ces traits concernent la relation établie par chacun des auteurs entre les deux relatas que Barthes identifie dans chacun des termes signal, indice, icône, symbole, allégorie posés par ses soins en rivaux du terme signe. On notera d'emblée l'incohérence de la méthodologie au regard des définitions peirciennes de l'icône, de l'indice et du symbole qui s'obtiennent par trichotomie de la relation d'un signe ou representamen (la chose qui représente) à son objet (la chose qui est représentée), c'est-à-dire une trichotomie parmi trois[7]. Barthes extrait donc une relation binaire de la relation triadique fondatrice du signe chez Peirce et oppose entre elles et à des classifications empiriques le résultat d'une opération méthodique (la phanéroscopie) qui n'est pas nommée, et pour cause. De plus la liste des traits qu'il retient (représentations psychiques, analogie, immédiateté, adéquation, existentialité) est on ne peut plus empirique, voire fantaisiste, puisque, par exemple, le caractère conventionnel du symbole, cette caractéristique qui le définit absolument chez Peirce, n'y figure même pas. En outre pourquoi l'interprétant peircien ( auquel Peirce associe "une détermination de l'esprit d'un interprète", "le premier effet signifié d'un signe", "a cognition of a mind") n'est-il pas présent au rang des représentations psychiques ? Auparavant (ES p.95), Barthes qualifie, à la suite de Jakobson, les "shifters" (embrayeurs) de "symboles indiciels selon la terminologie de Peirce". Il s'agit manifestement d'une confusion entre légisigne et symbole qui tient à la définition même du symbole. On ne peut vraiment l'appréhender que dans son cadre conceptuel d'origine. Une courte citation donnera  une idée  de la cause de ces cafouillages :

L'interprétant du symbole rhématique le représente souvent comme un légisigne indexical rhématique ; d'autres fois comme un légisigne iconique ; et il tient dans une petite mesure de la nature des deux. (CP 2.261)

On comprend  encore mieux le pourquoi de ces confusions (et d'autres de même origine) lorsqu'on s'impose de respecter le caractère fondamentalement triadique du signe peircien en procédant à une taxinomie par triades complètes ( à l'exclusion donc de taxinomies résultant seulement de trichotomies portant sur des relations dyadiques internes à la triade). On travaille alors dans le cadre formel "naturel" du treillis des classes de signes ( Marty, 1990, p. 171) qui constitue une véritable grammaire de la combinatoire des signes respectant les relations de présupposition qu'elles entretiennent a priori. On comprend ainsi qu'un shifter (par exemple un pronom démonstratif) est un légisigne indexical rhématique (CP 2.259 ), c'est-à-dire un type ou loi générale qui attire l'attention sur son objet et qui agit par chacune de ses répliques individuelles et on voit qu'un symbole rhématique (par exemple un nom commun) présuppose un tel légisigne indexical rhématique du seul fait que nommer un objet dirige l'attention sur cet objet. En effet, ce dernier est nécessairement déjà présent dans cet esprit puisqu'il est dans la nature du symbole d'être intériorisé par les membres de la communauté qui l'a créé. De telles confusions sont hélas encore très fréquentes aujourd'hui. Elles résultent d'un excès de confiance fait aux premiers vulgarisateurs de la sémiotique de Peirce (Morris notamment ) et aussi à l'utilisation de l'argument d'autorité par d'éminents commentateurs ( Peirce à écrit ceci, Peirce définit telle chose comme cela…) pour lesquels la pensée formelle exacte et donc les mathématiques, même les plus simples, sont "comme un livre fermé" (le sarcasme est de Peirce, on le trouve en CP 1.570). Il faudra un jour inventorier et classifier l'ensemble des emprunts indus faits à Peirce, des distorsions, des confusions et des contre vérités pour écrire une tératologie du signe peircien.

FORMALISER OU POETISER ?

 En revanche, les commentateurs de Barthes se sont plu à souligner son éclectisme polysémique, sa mise en scène ironique de son propre projet balançant entre le sérieux d'un militantisme idéologique anti bourgeois à la recherche poétique du sens des choses et les rigueurs contraignantes et a contrario ennuyeuses de la formalisation scientifique pour finir dans la liberté absolue d'une écriture "pour le plaisir" de l'auteur et des lecteurs. Pour Eric Marty, l'éditeur de ses Œuvres Complètes, Barthes appartient à la catégorie des écrivains inclassables "qui suscitent autant l'admiration que le scepticisme" et dont "l'écriture est leur seule qualité" [8]. Que faudrait-il retenir alors des Eléments de sémiologie  ? La qualité de l'écriture ? Faut-il tenir pour nulle et non avenue la laborieuse modélisation du Système de la Mode qui occupa Barthes six années durant et invalider tous les chercheurs qui, dans son sillage, ont bataillé avec syntagme et paradigme pour ajouter à l'intelligibilité des systèmes de signes non-linguistiques ? L'hypothèse d'Eric Marty selon laquelle le véritable projet de Barthes était finalement de "poétiser" et que son propos idéologique et démystificateur n'était à tout prendre qu'une couverture, exonère-t-elle Barthes du statut de chercheur et sa production théorique devenue insignifiante doit-elle dorénavant échapper à toute critique ? Et si c'était cela le véritable projet de Barthes ? Demeurer inclassable à tout jamais afin d'échapper à toute critique ? Et s'il avait délibérément choisi d'être l'ornithorynque de la théorie littéraire, de construire consciemment un interminable malentendu sur son statut destiné à lui assurer un véritable statut d'immortel acquis à grands renforts de pirouettes calculées et d 'écarts soigneusement mesurés lui assurant d'être le seul de son espèce, de son genre et de sa classe ? Echapper à ce qu'il appelle "le retour du signifié" (c'est-à-dire à l'institué) pour que son oeuvre reste toujours un "Texte" (c'est-à-dire un instituant capable de générer indéfiniment de nouvelles lectures ) n'est-ce pas un projet barthésien par excellence qui, loin d'exclure la théorie, l'incorpore dans cette semiosis infinie dès son origine puisque "le Texte a d'abord été théorie"[9].  Toutes ces questions, au demeurant fort intéressantes, relèvent d'abord de l'Histoire Littéraire au même titre que l'ornithorynque relève de l'Histoire Naturelle mais aucune taxinomie n'a jamais changé la nature des choses, tout au plus le regard que l'on porte sur elles. Mon propos est étranger à ces considérations et  rentrer dans ce jeu conduirait à dénier  à Barthes le statut qu'il a acquis en se jetant à corps perdu dans la dialectique de la théorie et de la pratique des signes. Son élaboration théorique, ses pratiques analytiques appartiennent, qu'on le veuille ou non, à un corps de doctrine constitué en courant de pensée sémiologique et à ce titre il doit être l'objet d'une critique radicale et sereine par la communauté scientifique. Ce serait une facilité coupable d'accepter qu'un auteur  puisse être soustrait au  jugement de la critique théorique au motif qu'il relève de l'Art de l'Ecriture, et ce serait une mauvaise conduite envers l'auteur lui-même dont la volonté de fonder en raison une doctrine ne saurait être mise en doute. Ma thèse est que l'échec théorique apparent de Barthes, si échec il y a, doit être imputé à l'idéologie binaire structuraliste hégémonique en son temps à laquelle il a forcément cédé et non à sa réflexion personnelle sur les signes dont je vais montrer qu'à l'origine, avant sa mise en conformité "structuraliste", elle était fondamentalement et irréductiblement triadique. En termes métaphoriques Barthes aurait été contraint de se couper un bras pour pouvoir endosser le costume structuraliste, la tenue correcte de rigueur en son temps.

BARTHES : DE SEMIOLOGIE EN SEMIOLINGUISTIQUE.

La première phase de la trajectoire de Barthes commence avec le Degré zéro de l'écriture, le Michelet par lui-même et surtout les Mythologies écrites en suivant l'actualité entre octobre 1952 et mai 1956. Elle débouche, selon Louis Jean Calvet [10] sur une nécessité évidente de théoriser, ce que Barthes fit en adjoignant à Mythologies la postface "Le Mythe aujourd'hui", une adjonction que Calvet considère comme "un pont dialectique entre deux pratiques, celle des petites mythologies mensuelles et celle à venir des Essais Critiques". Cette théorisation obligée Barthes ira la chercher, nous l'avons vu, dans les Sciences Humaines de son temps telles qu'elles se présentent à lui et pour lesquelles la linguistique est la science pilote par excellence. Il se place donc sous le patronage explicite de Saussure et implicite de Hjemslev (selon Calvet) lorsqu'il formalise la connotation. Barthes s'est donc arrêté à la première théorie du signe qu'il a trouvé sur le pas de sa porte, négligeant de s'informer effectivement sur d'autres conceptualisations éventuellement disponibles (notons que les six premiers volumes des Collected Papers de Peirce ont été publiés entre 1931 et 1935 et qu'ils contiennent suffisamment de textes fondateurs pour constituer un corps de doctrine). On peut chercher dans le statut institutionnel de Barthes, qui n'a pas eu du fait de sa maladie un parcours universitaire traditionnel, la cause de ce défaut "d'état de l'art", cette figure imposée exigée avant d'aborder toute recherche. Ce pourrait être  la cause principale d'un rendez-vous manqué avec Peirce dans la mesure où, je vais le montrer, la pensée théorique naissante de Barthes coïncide formellement avec l'approche triadique de Peirce la plus élaborée, celle qui formalise la semiosis du signe avec ses deux objets et ses trois interprétants[11] .

UNE SEMIOLOGIE TRIADIQUE

Dés les premières pages du Mythe aujourd'hui Barthes annonce clairement sa conception première :

"…, j'ai affaire dans tout système sémiologique non à deux mais à trois termes différents ; car ce que je saisis, ce n'est nullement un terme, l'un après l'autre, mais la corrélation qui les unit : il y a donc, le signifiant, le signifié et le signe qui est le total associatif des deux premiers termes "(MA,  p.197).

 De plus ces trois termes se trouvent, écrit Barthes plus loin,  "dans un schéma tridimensionnel" (MA p.199, voir la citation complète en exergue). Prés de dix ans plus tard, le troisième terme est toujours là :

"On serait amené à reconnaître dans les systèmes sémiologiques (non linguistiques) trois plans (et non deux) : le plan de la matière, celui de la langue et celui de l'usage ; …" (ES, p.105).

Ces briques de base de la conception barthésienne contiennent toutes les raisons de les rapprocher des  définitions du signe avancées par Peirce tout au long de sa vie. J'en ai répertorié 76 [12] (Marty, 1990), une abondance qui permet à bien des lecteurs de Peirce de faire des choix de circonstance en fonction de propos souvent tendancieux et peu respectueux de l'approche logico-pragmatique de Peirce. Le "plan de l'usage", notamment, aura je n'en doute pas éveillé l'attention de tous les pragmatistes plus ou moins avoués qui se rappelleront certainement que Peirce fut à l'origine du courant philosophique du pragmatisme dont il formula la célèbre maxime. Dans l'éventail des définitions peirciennes je choisis la suivante pour la facilité  qu'elle nous donnera à mettre en évidence l'homologie des formes mobilisées par  Barthes et par  Peirce dans leur approche théorique du signe :

 Il est de la première importance dans de telles études que les deux corrélats du signe soient clairement distingués : l'Objet par lequel le signe est déterminé et la signification, ou comme je l'appelle usuellement l'interprétant qui est déterminé par le signe, et à travers ce signe par l'objet. (MS 321, Pragmatism, 1907)

En examinant ces trois citations qui précèdent on voit qu'il est absolument indispensable de faire un point terminologique très précis qui nous permettra de bien identifier ce que les termes employés par l'un et l'autre désignent exactement, quelles sont exactement les relations qu'ils entretiennent pour chacun de leurs auteurs et quelles sont les correspondances qu'il est possible d'établir avec rigueur entre les deux ensembles de trois éléments chacun solidarisés par ces relations.

Auparavant relevons sans surprise que les trois termes dont il est question sont "purement formels et on peut leur donner des contenus différents" (ES, p.148) et qu'il en est évidemment de même chez Peirce pour lequel les trois corrélats du signe sont des marque place (l'ensemble constituant un  "prédicat relatif") . Il convient aussi, à titre de précaution, de souligner l'ambivalence du terme signe chez Peirce, une ambivalence qui est d'une certaine manière constitutive de sa conception. En effet Peirce appelle signe "le sujet  concret qui représente" (CP 1.540), c'est-à-dire une chose perceptible par les sens, mais il désigne aussi l'ensemble connecté dans lequel cette chose est enchâssée (par une relation triadique unissant trois corrélats) tant il est vrai qu'une chose n'est signe que pour autant qu'elle soit connectée à un objet pour un interprétant (faute de quoi cette chose ne serait qu'une simple présentation ). Bernard Morand [13] écrit fort justement que le signe est "en attente d'objet et d'interprétant". Notons pour la petite histoire que Peirce a distingué jusqu'en 1905 "signe" et "representamen", le premier terme étant un marque place et le second une chose qui avait la capacité d'occuper cette place. Il s'est ravisé, me semble-t-il à bon escient, car un signe est à la fois une chose qui vaut pour ce qu'elle est, présente au sens comme toute chose, indépendamment de son caractère représentatif ET aussi une chose investie du pouvoir de produire la présence à l'esprit d'autre chose qu'elle-même. En d'autres termes, l'être d'un signe est double : c'est un être en soi et c'est aussi un être pour un autre. C'est en cela que l'on peut affirmer que l'ambivalence est constitutive du signe. Il faudra conserver cette caractéristique du signe peircien constamment présente à l'esprit sous peine de nourrir un peu plus la confusion ambiante à son propos.

Approfondissons un peu plus cette notion de "total associatif du signifiant et du signifié" avancée par Barthes. Une comparaison destinée à éclairer le sens de cette alliance de mots "total associatif" me semble tout à fait pertinente dans sa simplicité : totaliser deux choses en les associant c'est produire l'émergence d'une troisième chose, distincte des deux autres au même titre que le sel de cuisine peut être différent du sodium et du chlore qu'il combine ( personne n'aurait l'idée de déposer un peu de sodium puis un peu de chlore sur ses frites..). "Total associatif" est donc pleinement équivalent à "combinaison" au sens où on l'entend en chimie dans la formation d'un composé dont les propriétés sont absolument émergentes et distinctes de celles de leurs constituants. D'ailleurs (ES, p.107) Barthes se situe lui aussi dans la métaphore chimique en qualifiant le signifiant et le signifié, après Saussure, de  composants du signe dont "l'union forme le signe" (ES, p.111).

Examinons maintenant ce qui est dit des relatas ou composants.

La substance du signifiant écrit- Barthes "est toujours matérielle (sons, objets, images)" (ES, p.120) ce qui autorise à le mettre en correspondance avec "le sujet concret qui représente" de Peirce : l'un et l'autre sont dans l'univers physique et leur perception est à l'origine du phénomène sémiotique étudié. Il faut donc déjà prendre garde à la terminologie puisque le signifiant de Barthes correspond au signe de Peirce et pas au "total associatif" dont nous venons de parler que Barthes désigne par "signe". On connaît le rôle du signe peircien : il est déterminé par un objet et il détermine un esprit de façon à le mettre en relation avec cet objet. Quant au signifiant barthésien il est relié au signifié mais à l'instar du signe peircien il est à la fois lui-même, une chose concrète mais une chose concrète qui, d'une certaine manière, perd aussi son être dans une relation fusionnelle avec un concept (le signifié) pour produire un signe. Nous retrouvons ici l'ambivalence qui a été signalée a propos du signe peircien,  l'homologie des deux conceptions en sort renforcée. Elle l'est plus encore  lorsque Barthes, à propos du signifié écrit que "la seule différence qui l'oppose au signifiant est que celui-ci est un médiateur"(ES, p.114), ce qu'il reprend plus loin (ES, p.119).  Malheureusement Barthes ne précise pas entre quels relatas le signifiant opère une médiation. Mais il est clair que l'un d'eux est, obligatoirement, le signifié, et pour l'autre, il ne reste que le troisième élément, le "signe union" ce qui fait du signifiant matériel un médiateur entre le signifié et ce signe union Reprenant l'exemple des roses donné dans Mythologies nous dirons alors que le signifiant "un bouquet de roses" est un médiateur entre la passion et les roses passionnalisées. Mais où sont donc ces "roses passionnalisées" sinon dans l'esprit de celui qui les perçoit et n'est-ce pas un habitus acquis dans une communauté "institutrice" qui a été sollicité par leur perception, fusionnant roses et passion, une union difficilement concevable hors de toute pratique humaine. Autrement dit la catégorie "rose rouge" est déjà passionnalisée par la culture. Comment pourrait-il en être autrement ?

Lorsqu'il cherche à caractériser le signe, Peirce a aussi souvent recours à la notion de médiation; par exemple dans cette autre définition :

Je dirai qu'un signe est quelque chose, de quelque mode d'être, qui médiatise entre un objet et un interprète, puisqu'il est à la fois déterminé par l'objet relativement à l'interprétant, et qu'il détermine l'interprétant en référence à l'objet, étant aussi la cause du fait que l'interprétant est déterminé par l'objet à travers la médiation de ce "signe". (MS 318, v.1907)

La mise en regard des caractéristiques intrinsèques et relationnelles du signifiant barthésien et du signe peircien conduisent à les mettre d'autorité en correspondance dès qu'on aborde la construction éventuelle d'un homomorphisme entre les deux conceptions globales. L'un et l'autre sont  des choses concrètes, l'un et l'autre sont pris dans un champ de relations que nous examinerons plus loin, ce qui renforcera la justification de leur association.

L'étude comparée du signifié, dont on sait qu'il est un concept, et de l'objet peircien qui est "ce a quoi renvoie le signe" un "ce" qui peut-être une qualité ou un ensemble de qualités générales, une chose existante ou une régularité d'un futur indéfini (un concept, une loi, un habitus) montre à l'évidence que la notion d'objet dans le signe peircien déborde largement celle du signifié. Néanmoins, elle permet  de fonder une correspondance si l'on se restreint au concept, tout signifié étant alors un objet peircien possible. Du point de vue formel il existe donc une correspondance injective de l'extension du concept de signifié (barthésien) dans l'extension du concept d'objet d'un signe (peircien). En d'autres termes tous les signifiés peuvent être des objets mais l'inverse n'est pas vrai. Mais Barthes a manifestement envie d'aller plus loin lorsqu'il écrit, en se dégageant du psychologisme véhiculé par la notion "d'image psychique" que le signifié, "c'est ce 'quelque chose' que celui qui emploie le signe entend par lui"(ES p.114), une caractérisation qui connote fortement celle de Peirce. Certes, l'objet d'une rose peut être la passion mais la même rose peut indiquer (et non pas signifier) une boutique de fleuriste, l'appartenance d'une personne particulière au Parti Socialiste ou  le 23 avril (jour de la saint Georges) en Catalogne, car ce jour là, on y fête traditionnellement le livre en offrant un livre et une rose à sa belle,  etc. Mais lorsqu'une rose signifie la passion, il s'agit de la même passion, qu'elle soit ressentie par un barthésien ou par un peircien…Ceci m'amène à évoquer rapidement, car ce n'est pas au centre de mon propos actuel, le fameux problème du référent, un terme qu'on ne trouve pas heureusement sous la plume de Barthes à propos du signe. Il est bien clair que le signe saussurien  souvent noté Sa/Sé est inapte à donner forme à  autre chose qu'à la venue à l'esprit d'un concept et qu'il lui faut bien des prothèses pour indiquer, par exemple, un quelconque objet individuel du monde. La plus célèbre de ces prothèses est le triangle sémiotique d'Ogden et Richards, un triangle impossible qui ne résiste pas à un examen sérieux des relations figurées par ses côtés. Ce triangle et quelques-uns de  ses avatars connaissent toujours malheureusement un grand succès auprès des informaticiens  lorsqu'ils abordent, par nécessité, le terrain de la signification ( dans les domaines du web sémantique et des ontologies notamment). Il leur permet de faire de la sémantique à peu de frais et, en retour, ils en assurent la survivance…

J'en viens au troisième élément.

Chez Barthes, c'est le signe, ce total associatif ou combinaison du signifiant et du signifié, une totalisation  que seul un esprit humain peut réaliser pourvu qu'il ait préalablement intériorisé le concept signifié ainsi que  sa connexion, instituée par la culture de sa communauté, avec un signifiant spécialisé dans sa représentation (un nom comme, par exemple, pour la "passion" un  graphisme, une chose sélectionnée comme, par exemple une rose ou un fait comme l'expression d'un visage ou des traits de comportement  (agitation, actes insensés, …). L'idée de combinaison de deux éléments au moins est une idée typique de triade authentique ("une combinaison est manifestement une triade", MS 908[14]) car il y  deux éléments distincts et un troisième dans lequel ils se fondent ( "Elle [triade] connecte trois objets A, B, C pour aussi peu définis que A, B et C puissent être. Il faut alors que l'un des trois, au moins, disons C, établisse une relation entre les deux autres A et B", MS 908, p.392). Quant à l'interprétant voici ce qu'en dit Peirce dès 1873 :

"l'idée de représentation elle-même excite dans l'esprit une autre idée et pour qu'elle puisse faire ceci il est nécessaire qu'advienne un principe d'association entre les deux idées qui serait déjà établi dans cet esprit." (MS 389)

et voici le signe présenté dans son ambivalence en 1905 (au point que Peirce envisage d'écarter "la chose concrète qui représente", notée ici "objet extérieur", au profit de la détermination de l'esprit dont cette chose externe est la cause) :

"Il semble meilleur de considérer un signe comme une détermination d'un quasi-esprit ; car si nous le considérons comme un objet extérieur, et comme s'adressant à un esprit humain, cet esprit doit premièrement l'appréhender comme un objet en lui-même, et seulement après le considérer dans sa signifiance ; et la même chose doit arriver si le signe s'adresse à un quasi-esprit. Il doit commencer par former une détermination de ce quasi-esprit, et on ne perdra rien à considérer cette détermination comme le signe."(MS 283)

Mais en 1911 on retrouve la chose capable de produire un effet (l'interprétant) qui consiste à réactiver un habitus (consistant à connecter cet effet et une "expérience collatérale" de l'objet représenté) déjà-là  dans un esprit :

[...]Si par "Signe" nous entendons quelque chose de quelque nature que ce soit apte à produire un effet mental spécial sur un esprit dans lequel certaines associations ont été produites -et j'utilise invariablement le mot association comme l'ont fait à l'origine les associationnistes, pour une habitude mentale et jamais pour l'acte ou l'effet d'une suggestion associative-, […] (MS 676)

Je pourrai produire quantité d'autres citations susceptibles de justifier encore plus cette idée selon laquelle aussi bien Barthes que Peirce prennent en compte qu'il est dans la nature d'un signe d'unir dans un esprit humain préalablement formé à le recevoir l'effet de la perception d'une chose et quelque chose qui est en rapport avec l'expérience antérieure/extérieure d'une autre chose. Je laisse provisoirement en suspens la qualification de ce rapport. Pour l'heure, je considère que je suis fondé à conclure à une forte homologie  mise en lumière par l'évident parallélisme des schémas suivants  :

Figure 2

étant entendu qu'un signifié ne peut pas être mis en correspondance avec tous les objets possibles mais seulement avec les objets qui sont des concepts. Cependant pour éviter les confusions que pourrait engendrer l'emploi du même terme signe dans deux postes différents de la triade, j'utiliserai dorénavant (en passant sur les réticences énoncées plus haut) le terme representamen  plutôt que le terme signe dans le schéma peircien. Mais l'homologie n'est pas complète pour d'autres  raisons qui tiennent au fait que Peirce va plus loin dans son analyse en introduisant la notion de détermination "logique" : le representamen est logiquement déterminé par l'objet et il détermine à son tour l'interprétant mais il le détermine "à se mettre en relation avec l'objet "

Comme médium, le Signe est essentiellement dans une relation triadique à son objet qui le détermine et à son Interprétant qu'il détermine. Dans sa relation à l'objet, le signe est passif ; c'est-à-dire que sa correspondance à l'objet est produite par un effet sur le signe, l'objet restant non affecté. D'autre part, dans sa relation à l'Interprétant le signe est actif, déterminant l'interprétant sans être lui-même affecté par ce fait. (MS 793)

Cela m'a permis de donner du signe peircien la représentation suivante :

Figure 3

où les flèches représentent des déterminations et       représente la relation triadique.

Il est intéressant de jouer de la correspondance dans l'autre sens (du signe peircien vers le signe barthésien). Par exemple, nous dirons alors que le concept de passion détermine en général (i.e. dans notre culture occidentale) les roses rouges à produire la totalisation du concept de passion et de roses particulières pour la personne auxquelles elles sont offertes, cette totalisation étant, in fine, une "passionnalisation" des roses. Barthes n'est pas très loin de cette conception lorsque, après avoir évoqué Merleau-Ponty et Brondal au sujet de la praxis linguistique, il déclare que la Langue "est le trésor déposé par la pratique de la Parole dans les sujets appartenant à une même communauté" (ES, p.87). Sachant de plus que le mythe a toujours été pour lui une "parole" (MA, p.193), il devient clair qu'il conçoit le rapport du signifié-concept "passion" au signifiant-parole "roses" comme un moment dialectique du retour de la praxis, capitalisée dans le concept, vers un monde dans lequel elle institue la signification. C'est la raison pour laquelle j'ai pour ma part donné le statut d'institution (au sens dialectique qu'il a dans l'Analyse Institutionnelle) à la relation de détermination d'un representamen par l'objet qu'il représente. On retrouve d'ailleurs sous la plume de Barthes et de façon très explicite cette dialectique dès le début des Eléments de sémiologie :

"la langue est un contrat collectif, auquel, si l'on veut communiquer il faut se soumettre en bloc" […] ; "c'est parce que la langue est un système de valeurs contractuelles (…)qu'elle résiste aux modifications de l'individu seul et que par conséquent elle est une institution" ; […] "Face à la langue, institution et système, la parole est essentiellement un acte individuel de sélection et d'actualisation" (ES, p.86)

On touche ici du doigt combien la formulation triadique est adéquate à modéliser avec exactitude le fonctionnement dialectique et on pressent combien le corset du binarisme va contraindre Barthes à se livrer à des contorsions théoriques et pratiques chaque fois qu'il voudra exprimer son sentiment profond. C'est dans cet esprit que j'emboîterai le pas à Barthes en abordant avec lui la question du mythe, "ce système sémiologique second" (MA, p.199), cette "parole volée et rendue"(MA, p.211), mais "rendue dépolitisée"(MA, p.230) en société bourgeoise.

LE MYTHE REVISITÉ.

"Tout se passe comme si le mythe décalait d'un cran le système formel des premières significations" (MA, p 199 ) : cette phrase anodine contient en germe la vision barthésienne des formes spécifiques par lesquelles l'idéologie bourgeoise, dont il s'attache à démonter les mécanismes, transforme la culture en nature. Pour rendre compte de cette "translation" il adopte un schéma (MA p.200) qu'il n'abandonnera jamais, auquel il accorde la valeur d'une simple métaphore dans Le Mythe aujourd'hui,  ce dont il se défendra plus tard (ES p.121, 122) après l'avoir compliqué par l'incorporation dans sa réflexion de la distinction hjemslévienne du plan de l'expression et du plan du contenu. Il parlera alors de "décrochage de deux systèmes " (SM, p.38) et de "systèmes décrochés" (ES, p.122) et il distinguera deux types de décrochage (connotation et métalangage) qu'il opposera "en miroir". Son analyse du fonctionnement du Mythe mobilise déjà les notions de dénotation et de connotation (après rectification de la terminologie improprement utilisée). "Translation" et "décrochage" recouvrent les mêmes relations formelles. Cependant il faut bien prendre garde que la langue dont il est question dans le Mythe aujourd'hui n'est pas réduite à la langue parlée ou écrite mais inclut "toute synthèse significative qu'elle soit verbale ou visuelle". Autrement dit le langage-objet dont le mythe se saisit pour construire son propre système est un langage de signes observés dans la vie sociale débordant largement les signes linguistiques. Dans le Système de la Mode et dans les Eléments de sémiologie Barthes donnera à la linguistique une place privilégiée découplant ce qu'il appellera le "système réel" du "système terminologique" (voir infra). Il faut donc interpréter la figure ci-dessous en attribuant au terme "langue" un sens métaphorique très élargi comme on le fait lorsqu'on parle du "langage des objets"":

Figure 4 (MA p. 200)

La case en grisé est le point d'articulation des deux "systèmes" identifiés par Barthes. Le signe, résultat de la totalisation associative du premier niveau est au second niveau le SIGNIFIANT d'un nouveau SIGNIFIÉ avec lequel il constitue par une nouvelle totalisation un nouveau SIGNE (j'ai conservé dans mon commentaire la convention minuscules/MAJUSCULES proposée par Barthes pour différencier les niveaux) afin de faciliter la lecture. Rappelons, après LJ Calvet (op.cité p.56) l'utilisation à contresens du couple de termes langage-objet/métalangage en lieu et place du couple dénotation/connotation. En effet les SIGNES de second niveau ne constituent en aucune manière "une seconde langue dans laquelle on parle de la première" mais résultent d'une sorte de "surcharge sémantique" qui surinvestit le signifiant original, lequel, en tout état de cause, est la seule chose présente au sens. Barthes rectifiera cette erreur dans le Système et dans les Eléments en distinguant clairement connotation et métalangage.  A bien regarder ce schéma on constate que le décrochage dont parle Barthes est produit par la prise en compte d'un nouveau SIGNIFIÉ auquel il donne le statut de parasite du signifié de premier niveau. Il en déforme le sens, faisant du signifiant un "alibi" dont la fonction est de supporter la naturalisation d'un concept. En tant que parasite il est présent mais il n'est pas perçu comme tel par le "consommateur de mythes" tout en étant actif, car il affecte réellement le fonctionnement de l'organisme aux dépens duquel il vit (un parasite vit ou croit sur un autre corps organisé aux dépens de la substance de celui-ci). Seuls le producteur du mythe (qui introduit intentionnellement le parasite en choisissant la forme du signifiant) et le mythologue qui en démasque la construction peuvent échapper à l'aliénation mythique. Barthes multiplie les comparaisons et les exemples en ayant notamment recours  à la notion d'accommodation, une métaphore ophtalmologique très porteuse : le mythe étant "naturellement" livré au deuxième niveau, son déchiffrement nécessite une accommodation sur le premier niveau pour se rendre compte de l'opération dont il est le résultat. L'exemple de la couverture de Paris-match "nègre saluant le drapeau français" est significatif à cet égard : globalement il signifie innocemment "l'impérialité française" (au consommateur de mythes il apparaît comme une instance de la "mission civilisatrice de la France" autrefois iconisée sous forme de tâches roses sur les mappemondes des livres d'histoire distribués dans les écoles de la République). C'est une impérialité naturelle car elle est dans l'ordre des choses, entièrement validée par la scène représentée, les positions relatives du soldat et du drapeau, la direction de son regard vers les plis du drapeau, la posture avec sa rigidité toute militaire, l'uniforme qui laisse voir la couleur de sa peau. Pour le producteur qui a choisi ou construit la photo " c'est un mélange intentionnel de militarité et de francité "(il faudrait y adjoindre l'africanité) destiné à produire l'idée "que la France est un grand Empire, que tous ses fils, sans distinction de couleur, servent fidèlement sous son drapeau"(MA, p.201). Le mythologue qui  accommode sur le fait comme moment d'un processus historique y voit purement et simplement la manifestation d'un colonialisme que l'histoire se chargera de révéler et de défaire quelques années plus tard. Le procès de la connaissance du signe mythique est donc une régression de sa consommation vers sa production et c'est en ce sens qu'il est sémioclastique. C'est un jeu de cache-cache qui consiste à découvrir le signifié sous le SIGNIFIE, le colonialisme sous la naïveté d'une image d'Epinal africanisée.

Nous allons maintenant revenir vers Peirce en examinant quel bénéfice nous pouvons tirer de la correspondance que nous avons diagrammatisée dans la figure 2. Il suffit de la transcrire comme suit :

     

Figure 5

ce qui à tout prendre n'est guère qu'un changement de convention de représentation soulignant la constance du caractère triadique du signe au moment de sa duplication à un autre niveau. Cependant le gain que nous pouvons espérer se situe ailleurs car en procédant à la retranscription nous ne changerons pas seulement de langage mais nous étendrons aussi le champ des objets représentés et surtout nous aurons la possibilité d'introduire les déterminations internes au signe peircien.

Figure 6

Si maintenant nous examinons le jeu des déterminations nous obtenons le diagramme suivant dans lequel chaque flèche signifie "détermine" :

Objet → representamen → interprétant/REPRESENTAMEN → INTERPRETANT

↑α

OBJET

Figure 7

Nous avons deux fois le terme "objet" dans ce schéma. Mais dans son approfondissement du signe triadique Peirce distingue précisément deux objets (et trois interprétants) : l'objet immédiat et l'objet dynamique. Après l'examen des  définitions de ces derniers, nous serons peut-être en mesure d'étendre la  correspondance entre les signifiés  et les objets d'une part, les signifiants et les interprétants d'autre part.

L'objet immédiat, c'est l'objet "tel que le representamen[15] le représente" (4-536, 8-333, MS 318, MS 339) ou "cet objet que le representamen[16]  crée en le représentant" (MS 284, MS 339) tandis que l'Objet Dynamique est "la réalité qui par un moyen ou un autre parvient à déterminer le signe à sa représentation" (CP, 4.536)ou encore "l'objet dans son mode d'être comme un agent indépendant déterminant le signe" (MS 292). Peirce appelle quelquefois l'Objet dynamique "Objet médiat hors du signe" tandis que l'Objet Immédiat est "dans le signe"; il indique l'Objet Médiat "par suggestion et cette suggestion, ou sa substance  se confond précisément avec l'Objet Immédiat" (lettre à Lady Welby du 23 décembre 1908).

Une extension de la correspondance nous semble s'imposer entre d'une part le signifié et l'objet immédiat et d'autre part entre le SIGNIFIÉ et l'objet dynamique, étant entendu que cette correspondance est restreinte aux cas où ces termes représentent des concepts, comme indiqué plus haut. En effet, le signifié comme l'objet immédiat relèvent tous deux de la dénotation. On l'a vu pour Barthes et on constate que pour Peirce la dénotation d'un terme (qu'il appelle "application") "est la collection des objets auxquels il réfère" (CP 2.431) ce qui est littéralement l'extension d'un concept tandis que la connotation (qu'il appelle "signification") "est toutes les qualités qu'il indique" (en d'autres termes toutes les qualités dont il est prédicable). L'extension du concept "France" contient le drapeau tricolore et l'uniforme réglementaire qu'il gouverne ( par des textes officiels d'ailleurs ) ; dans les circonstances historiquement datées de la production de la couverture de Paris-Match il indique (c'est-à-dire montre du doigt) toutes les qualités actuelles de ce pays parmi lesquelles "l'impérialité" qui est la qualité d'être une puissance coloniale (aujourd'hui nous dirions "d'avoir été une puissance coloniale"). Ce doigt pointé montre effectivement un en dehors du signe mais un en-dehors qui le détermine à travers l'attribution de ces qualités aux objets de l'extension des concepts qui le constituent. On pourrait étendre ce raisonnement à une proposition décrivant un état des choses ou à une quasi-proposition (la couverture de Paris-Match est en termes peirciens une quasi-proposition ou dicisigne) dans laquelle les termes dénotent des objets d'une extension et les prédicats des relations entre ces objets, l'ensemble étant supposé homogène à un certain état des choses qu'il prétend représenter. Dans le cas de la couverture les termes principaux sont le drapeau et le nègre (il y a aussi l'environnement) et le prédicat s'incarne dans les relations spatiales (proxémique, direction du regard, …) qui constituent ce que Barthes, parlant du mythe, donc aussi de la signification, "un système idéographique pur" (MA, p213).  Je pourrais multiplier les corrélations entre les multiples caractérisations et comparaisons utilisées par Barthes dans ses descriptions du mythe ; toutes concourent à conforter cette idée que le mythe consiste dans une détermination "naturalisée" du signifié par le SIGNIFIÉ.

En intégrant la relation de détermination dans le schéma de la figure 6 (qui rappelons-le résulte d'une transcription de la conception barthésienne) nous obtenons :

Figure 8

Et nous découvrons que la relation de détermination notée α dans la figure 6 ne saurait être que la chaîne associative des relations de détermination de l'Objet Immédiat (qui est donc identifié à l'Objet) par l'objet dynamique (qui est identifié à l'OBJET). En revenant aussitôt vers Barthes nous obtenons un schéma de fonctionnement du mythe "avec déterminations" :

Figure 9

Ce dernier schéma fait bien apparaître les deux niveaux d'accommodation  dont parle Barthes ainsi que l'enchâssement du signe de dénotation dans le SIGNE de connotation ou mythe. Le passage du SIGNIFIANT qui est "consommé" par le lecteur du mythe au signe nécessite une déconstruction qui révèle sa fabrication, laquelle consiste à suggérer des qualités en pointant dessus (littéralement : le consommateur du mythe de l'impérialité suit inconsciemment le regard du nègre qui l'entraîne hors des conditions historiques et sociales qui ont fondé l'empire colonial). Le producteur du signe produit les  minuscules du diagramme sachant qu'elles pointent sur les MAJUSCULES qui détermineront les effets réels du signe et alimenteront la consommation du mythophage tandis que le mythologue-sémioclaste décrypte, autant que faire se peut, les minuscules sous les MAJUSCULES. On retrouve là les pratiques observables dans un supermarché : la plupart des consommateurs remplissent leur caddie en étant déterminés par la perception du packaging (qui d'ailleurs mobilise des MAJUSCULES en quantité) qui pointe sur les qualités des produits (attribuées par la publicité et le marketing). Le consommateur "averti" fait l'effort de lire les étiquettes qui indiquent la composition exacte du produit et il règle ses conduites d'achat à partir de ces seules indications. Il peut jouer au mythologue car,  en matière de consommation, la loi protège le consommateur en lui offrant la possibilité d'accéder à une description dénotée des contenus. Ce n'est pas le cas pour la consommation des mythes non alimentaires : aucune loi n'oblige assortir à un discours politique de l'indication des ingrédients qu'il utilise ainsi que de la façon dont ils ont été combinés (la métaphore de la cuisine électorale" est là pour le souligner) ; seule la justice, lorsqu'elle est amenée à s'en mêler, pourrait les faire ressortir, si elle était aidée par des "mythologues indépendants", ce qui,  bien sûr  est une vue de l'esprit.

"ELEMENTS DE SEMIOLOGIE"  vs  "ELÉMENTS DE SÉMIOTIQUE"…

En revisitant le Mythe barthésien avec les prémisses de la théorie peircienne nous avons donc essentiellement  introduit cette idée de détermination du signifié par un SIGNIFIÉ hors signe. Le signifié se dérobe sous le SIGNIFIÉ sur lequel il pointe. Il déplace l'attention de telle façon que les sujets-interprètes préalablement pourvus d'habitus construits à cet effet ( par l'inculcation pédagogique et la violence symbolique telles que les décrit Bourdieu[17]) par la "société institutrice". Formellement, nous avons plongé la doctrine "naissante" de Barthes dans les fondements de la sémiotique de Peirce et cette opération les renforce l'une et l'autre. La première s'en trouve en quelque sorte crédibilisée au plan du formalisme et de la rigueur tandis que la seconde est introduite à cette occasion dans le champ de la critique sociale auquel elle paraissait a priori étrangère, loin des pratiques taxinomiques dans lesquelles on a voulu trop souvent la cantonner.

Cependant Barthes a développé des années durant sa sémiologie en compliquant son modèle après la lecture de Hjemslev. On la trouve dans un état pratiquement achevé dans les Eléments de sémiologie et le Système de la Mode. Sa méthodologie n'a guère changé : elle a consisté à multiplier les "décrochages" en distinguant et en combinant les dénotations et les métalangages.

Nous examinons d'abord ses nouvelles propositions du Système et nous verrons ensuite ce qu'il en a finalement retenu pour ce qui restera la référence de son apport théorique, les "Eléments de sémiologie". Dorénavant notre tâche va consister à examiner si les correspondances établies à partir du Mythe aujourd'hui peuvent être prolongées vers les Eléments de sémiologie.

Nous ne nous attarderons pas sur le choix de Barthes de travailler sur le discours de mode plutôt que sur les phénomènes de mode observés directement dans la vie sociale car ce choix est complètement intégré dans son modèle formalisé ou plutôt ses modèles formels puisqu'il en décline deux, résumés dans les diagrammes suivants (que je présente renversés pour les rendre homogènes au diagramme du Mythe aujourd'hui de la figure 4) :

Figure 10 (Ensembles A, SM p.47)

Figure 11 (Ensembles B, SM p.49)

Barthes distingue deux ensembles selon le caractère explicite (ensemble A) ou implicite (ensemble B) des énoncés de mode par les journaux de modes de son corpus. Aux premiers il attribue de signifer  le monde, aux seconds, la mode. En fait, en regardant de plus prés, notamment en examinant les exemples grâce auxquels il illustre son propos, on constate que l'ensemble des énoncés A correspond à une présentation inductive de la mode comme règle ou loi "sociétale" (réputée produire de la "distinction" ou de la "branchitude", le néologisme n'est pas de moi…) tandis que les énoncés B sont en fait des prescriptions de mode dont on ne sait si elles sont tirées d'une observation préalable, si elles résultent d'une collusion avec le "fashion-group", voire d'un diktat de ce dernier, ou encore si elles traduisent une volonté de prise de pouvoir sur le phénomène de la part du "media-group". Toujours est-il que les premiers sont inséparables de la photographie de mode (exclue par Barthes pour des raisons méthodologiques, ce qui est plus que regrettable en l'occurrence) qui invite le lecteur à reconstruire la loi pour lui-même (les jupes sont réellement courtes dans la photographie indexicale qui en témoigne) tandis que les seconds font l'économie de cette pédagogie. Les premiers signifieraient directement le monde ou plutôt la représentation du monde selon le journal de mode (puisque ce qui est opératoire c'est toujours le niveau qui encapsule tous les autres, à savoir le niveau 4 dans les ensembles A et le niveau 3 dans les ensembles B); les seconds signifieraient la même  représentation du monde ( car les systèmes rhétoriques aux niveaux 4 ou 3 sont les mêmes dans les deux schémas) mais elle s'appellerait mode. En fait la distinction semble vraiment artificielle et superfétatoire. Dans les deux cas il s'agit de violence symbolique exercée à des fins consuméristes par un "fashion-media-group" réuni par des intérêts communs . C'est la raison pour laquelle il me paraît juste de ne considérer que le schéma des ensembles B modifié (figure 11) en ignorant la distinction Mode-Monde, ce qui revient à se dégager du champ de la mode (l'incursion m'a paru nécessaire) pour en revenir au diagramme général de la page 40, celui qui sera finalement repris dans les Eléments de sémiologie.

Figure 12 (ES, p.166)

En comparant avec la figure 4 issue du Mythe aujourd'hui on constate que les  troisièmes termes, les "totaux associatifs"  (notés "signe" et "SIGNE") ont disparu. Ils ne sont donc plus représentés ce qui ne signifient pas qu'ils ne soient pas présents à l'esprit de l'auteur ou du lecteur. Je les réintroduis pour mettre en évidence les correspondances que je me propose d'établir :

Figure 13

Dans ce tableau j'ai conservé la convention de représentation minuscules/MAJUSCULES, les minuscules étant maintenant associées au "système réel" tandis que les MAJUSCULES sont toujours associées au système connoté. J'ai introduit une nouvelle convention qui consiste simplement à représenter en italiques le "système terminologique", c'est-à-dire le langage stricto sensu. Ces conventions mettent en lumière le rôle qui est maintenant donné à la langue : c'est le système de dénotation par excellence, un système qui bénéficie de l'exclusivité, un passage obligé. Le système dénoté résulte de la conversion en langue du système réel. Tout le Système de la mode est construit sur cette substitution (opérée dans le discours de mode par les journaux de mode). Elle sera jusqu'au bout assumée par Barthes qui ira jusqu'à professer que la sémiologie doit être vue comme une partie de la linguistique, ce qui montre combien cette conversion lui est apparue, plus qu'une nécessité épistémologique, une donnée première indiscutable.

C'est précisément ce que nous allons maintenant discuter.

On ne peut soutenir sérieusement que la conversion en langue serait une opération neutre qui produirait un signe équivalent au signe "réel" et laisser au seul niveau rhétorique la responsabilité de véhiculer de l'idéologie. Car c'est la même instance qui découpe le réel, choisit les concepts pour le décrire et construit des quasi-propositions visuelles (comme par exemple un diagramme mettant en scène un nègre et un drapeau français en relation de proximité physique). La rhétorique textuelle du discours de mode se surimpose à la rhétorique visuelle et la relaie, peut-être en l'amplifiant, peut-être en l'atténuant, dans certains cas en évacuant tel ou tel aspect. Elle opère sur une description propositionnelle du réel qui n'a rien d'innocent. Elle ne parasite pas par surimposition une dénotation qui serait une pure transcription du réel. L'appréhension de la mode par le discours de mode, hors effets rhétoriques, est déjà une idéologisation du phénomène. Analyser la mode à travers le discours de mode c'est accepter qu'une part de culture soit transformée en nature, une attitude qui ne laisse pas d'étonner de la part de Barthes qui a soutenu à son entrée au Collège de France que la langue est fasciste…concédons-lui qu'il prend tout de même des distances, car après avoir évoqué cette "opération" qui n'est pas selon lui, réservée aux langages scientifiques, il écrit :

"lorsque le langage articulé, dans son état dénoté, prend en charge un système d'objets signifiants, elle se constitue en 'opération', c'est-à-dire en métalangage : c'est le cas par exemple du journal de Mode qui 'parle' les significations du vêtement." (ES, p.166)

ce qui revient à valider un journaliste de mode comme "scientifique de mode" puisque lui seul détient ce métalangage (qualifié, de surcroît, de "sémiotique scientifique" ES p. 166) qui permet de parler les significations de mode pour écrire aussitôt après que ce discours de dénotation pure est "un cas toutefois idéal car le journal ne présente d'ordinaire pas un discours purement dénoté". Il admet donc qu'il y a bien interprétation du phénomène de mode par le journal de mode lors de la conversion en langue et, probablement pour des raisons méthodologiques, il en néglige les effets.

En repassant dans  le champ peircien nous retrouverons les déterminations qui nous permettront d'éviter cet écueil. Dans un premier temps nous retranscrivons la figure 13 en utilisant les triades en lieu et place des totaux associatifs.

                   Figure 14                                                 

Ensuite nous passons dans la terminologie peircienne en nous prévalant des correspondances établies antérieurement et nous y faisons les déterminations :

Figure 15

Dans cette représentation nous voyons clairement que la dénotation consiste à convertir en langue, sous forme de representamen , l'interprétant du signe réel et à produire un nouvel interprétant qui est déterminé par l'OBJET. Si maintenant nous ne représentons que les déterminations nous obtenons :

Figure 16

Hormis le rôle prépondérant donné à la langue rien n'a changé fondamentalement qui nous conduirait à réviser la correspondance établie supra entre l'OBJET (i.e. l'objet dynamique de Peirce) et le SIGNIFIE. Nous avons toujours les mêmes raisons de conserver la cohérence de la semiosis peircienne en introduisant à nouveau ce qui fait défaut au schéma barthésien, à savoir la détermination de l'objet immédiat (le signifié) par l'objet dynamique (le SIGNIFIÉ) représentée figure 16 par la ligne en pointillé, ce qui revient à dire que la détermination b est identique à la chaîne des 4 déterminations qui part de l'objet pour arriver à l'interprétant/REPRESENTAMEN. Cela nous conduit aux deux chaînes homomorphes de déterminations suivantes :

Figure 17

On distingue bien sur ce nouveau diagramme comment les niveaux du système réel et du système terminologique sont enchâssés dans le système idéologique figuré en MAJUSCULES qui est aussi bien chez Barthes que chez Peirce le système déterminant puisque ce qui est présent à l'esprit in fine c'est l'OBJET chez l'un, le SIGNIFIÉ chez l'autre. Nous voyons aussi que la conversion en langue, lorsque nous l'analysons du côté peircien, a introduit un nouvel interprétant dans la semiosis sur lequel nous nous sommes appuyé d'ailleurs pour dénier la neutralité de cette conversion. Mais en fait en examinant les deux bouts de la chaîne nous voyons que le résultat est le même ce qui semblerait accréditer l'idée selon laquelle l'effet de cette conversion ne joue aucun rôle dans le processus de la signification ce qui justifierait la méthodologie de Barthes. Pour discuter au fond cette assertion il nous faut nous engager un peu plus dans le fonctionnement de la semiosis tel qu'il est présenté par Peirce :

"un representamen [signe] est tout ce qui détermine quelque chose d'autre (son interprétant) à renvoyer à un objet auquel lui-même renvoie (son objet) de la même manière, l'interprétant devenant à son tour un signe et ainsi de suite ad infinitum." (CP 2.303).

En regardant la ligne "peircienne" du schéma de la figure 17 nous constatons qu'elle contient trois interprétants, lesquels, en oubliant la conversion du representamen linguistique s'ordonnent comme suit : interprétant →interprétant → INTERPRETANT et dans la ligne "barthésienne", il leur correspond la séquence : signe → signe → SIGNE.  Le premier terme de chaque séquence est issu du système réel, le second du système terminologique, le troisième du système idéologique. Cet examen montre que le passage par l'interprétant linguistique peut être considéré comme un pas effectué vers l'INTERPRETANT idéologique, un pas qui en rapproche sans l'affecter réellement, ce qui est tout à fait cohérent avec le fait que le déterminant qui gouverne l'ensemble de la séquence est  l' OBJET (dynamique) dont nous avons vu qu'il était hors du signe et qu'on y accédait grâce à la suggestion de l'objet (immédiat). En somme le passage par la linguistique est un début d'idéologisation du système réel. Cela nous permet de soutenir que l'observation directe de la mode dans les lieux de pratique sociale est l'unique moyen d'accéder au système réel après un éventuel décryptage réussi. En effet, l'analyse du discours de mode seul ne peut livrer le système réel puisqu'elle se représente de façon évidente par le schéma ci-dessous dans lequel le réel a disparu avec le signifiant et ses collatéraux, le signifié et le signe:

Figure 18

En transposant dans le domaine du goût on touche d'encore plus prés l'écart méthodologique commis par Barthes: la note de dégustation d'un vin ne saurait donner accès à la "signification" du vin que seule sa consommation peut révéler.

Il est tentant à ce point de mettre en regard les trois interprétants évoqués ci-dessus avec les trois interprétants du signe hexadique dont les dénominations les plus connues sont immédiat, dynamique et final, mais on trouve aussi émotionnel, énergétique et logique et encore d'autres dénominations (explicite, destiné, ultime,….). Nous rentrerions dans un domaine où les querelles de chapelle sont encore très vives et les dénonciations de "bigoterie peirciennes" assez fréquentes. C'est la raison pour laquelle nous arrêterons là notre investigation sur la correspondance nous contentant de pointer que le nombre d'interprétants qui sont apparus dans  notre explicitation des Eléments de sémiologie est  encore trois.

CONCLUSION

On sait avec quelle force Barthes a dénoncé la tyrannie du langage appréhendé comme une institution  asservissant l'homme contraint d'en faire usage. Et pourtant, dans son évolution théorique il est allé jusqu'à se couper un bras pour se livrer pieds et poing liés à la tyrannie qu'il dénonçait…Je laisse aux spécialistes de la "psychologie des profondeurs" le soin de gloser pour déterminer s'il s'agirait d'un cas classique de "l'amour du bourreau" ou bien s'il faut mettre cela au compte son désir effréné de nouveauté ou de sa volonté de rester inclassable en prenant à contre-pied les classifications futures ou toute autre abduction plus ou moins plausible. Pour ma part j'ai voulu montrer le sens de cette évolution caractérisée par la perte de la dimension du signe comme "total associatif" qui, transposé  dans la théorie peircienne, se trouve en position d'interprétant. S'engouffrant dans le binarisme, il s'est astreint à aborder tous les objets de connaissance qu'il s'est donnés avec des jeux d'oppositions, un abus caractéristique de la métaphore bidimensionnelle du "plan", de la vague notion de  "système" dont  ses postulats ne pouvaient que livrer la composante binaire.  La première conséquence fut notamment l'exclusion du sujet seul lieu et seule instance où peut s'élaborer le total associatif pourtant pris en compte dès l'origine  de sa réflexion théorique dans le Mythe aujourd'hui. Ensuite cette logique épistémologique que mieux que quiconque il poussa à son terme le conduisit jusqu'à l'inversion de la proposition saussurienne pour finir dans la posture "poétique" comme ultime refuge. Une posture qu'il n'a jamais vraiment quittée et pour cause : l'exclusion ou l'abandon contraint du sujet-interprétant au plan théorique devait être compensé dans son œuvre littéraire. Interrogé sur sa place d'écrivain ou de critique, c'est-à-dire de producteur ou d'interprète de signes, il s'en tirait en se définissant lui-même comme une structure, un "écrivant" qui tient la plume avec un mandat impératif fixé par la structure de son époque. Cette structuration du sujet  est une façon de faire absorber ce troisième terme par une extériorité déjà structurée dans lequel il trouvera "naturellement" sa place. Une fois encerclé dans cette structure, il n'en sortira plus. Même son inconscient n'y échappera pas et se trouvera "structuré comme un langage", par d'autres que lui…

Le Système de la Mode est exemplaire de ce point de vue : le langage y renvoie à lui-même dans une boucle infiniment répétée. En effet, c'est dans ce travail, véritable morceau de bravoure (S/Z en est un autre) que Barthes a le plus cédé à la Mode du Système.

BIBLIOGRAPHIE

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Bourdieu, P. et Passeron, C. (1970),  La reproduction, Paris :  Editions de Minuit.

Calvet L.J. (1973), Roland Barthes, un regard politique sur le signe, Paris : Petite Bibliothèque Payot.

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Marty, R. (1990), L'algèbre des signes, Amsterdam-Philadelphie : John Benjamins.

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Documents Internet

Marty E., "Roland Barthes, le grand malentendu",  http://www.fabula.org/forum/barthes/17.php, texte paru dans le journal Le Monde (édition du vendredi 24 mars 2000).

Marty R. : "La sémiotique dure", http://www.hardsemiotics.net

NOTES

[1] Sur le site libeco.net –dont on devinera sans peine les référents politiques- on peut lire cette note du Web Scribe : "Je pense que Patrick Rambaud a encore bien plus de talents qu'il n'en laisse voir dans ses romans. Je me souviens, entre autres, d'un petit livre remarquable, publié chez Balland en 1978: LE ROLAND BARTHES SANS PEINE. Ce petit livre ressemblant comme un frère à ces Classiques Larousse de notre jeunesse, est un manuel qui permet à n'importe qui de s'exprimer dans le jargon ésotérique et incompréhensible d'un de ces bavards qui sévirent pendant la chienlit de mai 1968: comment écrire du Roland Barthes, ce zozo qui au cours d'une de ces conférences suivies par tous les "z'intellos snobinards" s'écria devant une assistance prête à se rouler par terre, "Le langage est fasciste", qu'il prononça évidemment "Fâchiste", comme il se doit."

[2] La géométrie descriptive utilise deux plans de projection perpendiculaires entre eux. L'un d'eux est dit vertical et l'autre est dit horizontal. Tout point A de l'espace est déterminé par ses projections orthogonales sur le plan vertical et sur le plan horizontal. Le rabattement de l'un des deux plans sur l'autre, en utilisant leur intersection, appelée ligne de terre, comme charnière permet une représentation plane de figures spatiales.

[3] Cité par E. Morin et J-L Le Moigne dans "Comprendre la complexité dans les organisations de soins", Lille, ASPEPS éd, 1997,p.33.

[4] "El cuadrado y la triada " (1995), Vol. 88, Eutopias,Valencia. (disponible en français à l'URL : http://hardsemiotics.net/DURE/MELANGES/carre-triade.htm

[5] "Roland Barthes, un regard politique sur le signe"(1973), Petite Bibliothèque Payot.

[6] Eléments de sémiologie, in Le degré zéro de l'écriture ( 1965) Gonthier, p.108.

[7] Les autres trichotomies concernent le mode d'être du signe en lui-même et sa relation à l'interprétant.

[8] Eric Marty : "Roland Barthes, le grand malentendu", Le Monde du 24 mars 2000.

[9] Revue Communications, 1972, préface de Roland Barthes.

[10] Op cité

[11] Voir Marty (1990), chapitre V : Perfectionnement du modèle triadique.

[12] Disponibles, suivies d'une analyse diachronique, aux URL : http://www.univ-perp.fr/see/rch/lts/marty/76defeng.htm  (en anglais) et http://www.univ-perp.fr/see/rch/lts/marty/76-fr.htm (traduits en français).

[13] La logique de la conception (à paraître)

[14] reproduit dans Marty, 1990, p.393.

[15] "signe" dans le texte original.

[16] Idem.

[17] Bourdieu et Passeron, La reproduction (1970) Editions de Minuit.